Toutes les composantes du cabinet, et en particulier celles du 8 Mars, sont naturellement conscientes qu’un maintien du cabinet en place dans le contexte de grisaille actuel, dont on ne voit pas l’issue tant que la guerre en cours se poursuivra en Syrie, est politiquement très contre-productif et peut mener à une déroute électorale au printemps prochain.
Certes, lorsqu’on évoque la déroute ou au contraire le raz-de-marée, on parle essentiellement de ce qui risque de se passer dans les régions chrétiennes car depuis des lustres et jusqu’à nouvel ordre, c’est bien là que se décide l’issue des scrutins législatifs. Cela ne signifie pas pour autant que le terrain musulman ne connaît point d’évolution : les derniers mois ont montré que les principales forces politiques tant sunnites que chiites sont victimes chez elles de débordements à leur droite ou à leur gauche. Mais on est encore très loin du 50/50 qui caractérise le paysage politique chrétien.
Et comme on ne voit pas comment il serait possible, dans l’état actuel des choses, d’amener les protagonistes libanais à s’entendre sur une nouvelle loi électorale, le mode de scrutin et le découpage en vigueur sont appelés à perdurer, au grand dam du 8 Mars, qui y a déjà connu le goût amer de la défaite avant même que d’avoir été usé par le pouvoir.
Car usure il y a : les échos de scandales mafieux qui se multiplient ces temps-ci y contribuent largement, au moins en généralisant dans l’opinion la conviction que la corruption au Liban n’est pas l’affaire de quelques individus et encore moins d’un camp politique déterminé, mais qu’il s’agit bien plutôt d’un phénomène universel.
Sur les plans économique et financier – et par conséquent social aussi –, les mauvaises nouvelles n’en finissent pas de s’accumuler depuis la formation du gouvernement Mikati. Il est certes difficile de mesurer la part de récession qui revient à la situation en Syrie, celle découlant de la conjoncture mondiale et celle qui est intrinsèquement tributaire de ce cabinet, de sa nature, de sa politique, et aussi des circonstances de sa mise en place.
Il est vrai, d’autre part, que comme on l’affirme dans les milieux financiers dirigeants – et politiquement indépendants –, il n’y a jusqu’ici pas de menace réelle sur la parité de la livre. La monnaie nationale continuera, en effet, à être échangée à 1 500 LL pour un dollar. Cependant, ces mêmes milieux n’en pensent pas moins que la conjoncture économique va rester négative et que de ce fait le pouvoir d’achat des Libanais risque fort de s’éroder davantage encore dans les prochains mois.
Pour toutes ces raisons, les composantes gouvernementales, à commencer par le Hezbollah, semblent avoir opté après un moment d’hésitation pour un changement de cabinet, à condition bien sûr que le transfert d’une équipe à l’autre se fasse dans des conditions qui leur soient favorables.
L’ironie dans l’affaire c’est qu’après avoir renversé de la manière qu’on sait le précédent gouvernement dit d’ « union nationale », le Hezbollah et ses alliés voudraient aujourd’hui revenir à une formule de cabinet similaire, tout en cherchant naturellement à améliorer les positions du 8 Mars en son sein.
Et pour justifier qu’après tant d’insultes adressées à la partie adverse, on exprime quand même le souhait de gouverner en « partenariat » avec elle, on ne recule devant rien. Même l’ombrageux Mohammad Raad, chef du bloc parlementaire du Hezbollah, concède soudain – il l’a fait samedi soir – des « aspects positifs » au 14 Mars !
Quant au chef du gouvernement, Nagib Mikati, il a affirmé à l’avant-veille de son départ aujourd’hui pour Paris, pour une visite officielle dont il escompte un soutien diplomatique à sa position, « tendre la main » en direction de l’opposition.
Divorce total ?
Le problème pour MM. Raad, Mikati et les autres est que dans les rangs de l’opposition, la radicalisation est en marche à l’égard du gouvernement, du 8 Mars et du Hezbollah en particulier. Comme l’a souligné hier le ministre des Travaux publics, Ghazi Aridi, jamais le divorce entre Libanais n’a été aussi total, y compris dans les pires moments de la guerre.
Certes, le 14 Mars a aussi ses « faucons » et ses « colombes », mais on observe au fil des jours que le discours des seconds colle de plus en plus à ce qui les unit aux premiers plutôt qu’à ce qui les en distingue. On l’a, par exemple, constaté hier avec les propos tenus par l’ancien président Amine Gemayel à l’occasion de la commémoration du meurtre de son fils Pierre.
Il paraît donc douteux que l’opposition, qui continue de réclamer le départ du gouvernement et l’avènement d’une équipe « neutre » avant d’envisager une reprise du dialogue, puisse accepter de si tôt la condition posée par le Hezbollah, qui consiste à s’entendre à l’avance sur un cabinet d’union nationale.
Cependant, contrairement aux apparences, il existe entre les concepts de gouvernement « d’union nationale » et de cabinet « neutre » un espace élastique apte à un « consensus mou ». L’une des solutions qui pourraient être envisagées et qui seraient susceptibles de recueillir au final l’aval des deux camps en présence est de mettre sur pied une équipe formée de personnes ne se présentant pas aux législatives du printemps prochain et qui ne comprend pas des individus trop marqués à l’intérieur de leurs camps respectifs.
Quoi qu’il en soit, les regards vont se tourner dans les prochains jours en direction du président de la République, Michel Sleiman, et du chef du PSP, Walid Joumblatt. On attend, en effet, la teneur du discours que le premier doit prononcer jeudi prochain, à l’occasion de la fête nationale. Quant au second, il s’apprête, à en croire M. Aridi et le responsable de l’information au sein du PSP, Rami Rayès, de lancer une initiative en vue d’un rapprochement des points de vue.
Nul ne sait pour l’instant si une percée est possible avant la fin de l’année, mais on estime dans certains milieux politiques que les événements de Gaza sont de nature à convaincre les chancelleries de précipiter les choses. Et cela, pour ces milieux, s’applique autant à la Syrie qu’au Liban.


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15 h 21, le 19 novembre 2012