Il a beau se vouloir – et se dire – un président normal, François Hollande ne dédaigne pas pour autant les gestes forts. Il y a quelques jours, le chef de l’État français ripostait avec vivacité, en public, à son hôte Benjamin Netanyahu qui, non sans outrecuidance, appelait les juifs de France à s’installer en Israël. Leur place est ici même, martelait-il alors, usant d’accents superbement gaulliens, avant d’assurer ses concitoyens israélites de sa détermination à pourfendre partout l’antisémitisme.
Attendu demain en Arabie saoudite, le chef de l’État français a tenu par ailleurs à effectuer une brève escale libanaise (le temps d’un petit déjeuner de travail au palais présidentiel de Baabda) en signe de soutien à la souveraineté et l’intégrité de notre pays. De tels et spectaculaires témoignages d’amitié dans les moments difficiles ont d’ailleurs établi puis ancré, ces dernières décennies, une véritable tradition élyséenne, et on ne peut évidemment que s’en réjouir.
Entre labneh et mankouché, François Hollande ne manquera probablement pas de réitérer son souci de voir épargner au Liban les retombées de la sanglante crise syrienne, comme son soutien aux efforts de sortie de crise déployés par Michel Sleiman au lendemain de l’assassinat du chef des renseignements de la police, le général Wissam el-Hassan. Et on peut parier qu’il sera question d’impératif de stabilité, terme devenu le leitmotiv d’une communauté internationale préoccupée sans doute par le sort de notre pays, mais que ne doit pas aveugler la classique, la trouble relation entre la fin et les moyens.
La fin, nul ne saurait en disconvenir, c’est d’empêcher le chaudron syrien de déverser ses gros bouillons tout alentour, et singulièrement au Liban où ne cessent de s’aggraver les tensions sectaires, où le dernier en date des attentats criminels à la bombe a porté au point d’incandescence le débat politique. Le salut, ce serait l’avènement d’un gouvernement neutre qui aurait notamment pour tâche de préparer des élections législatives libres; la moitié de salut consisterait, faute de mieux, en une équipe d’unité nationale, avec les risques de blocage qu’elle implique, comme nous en instruit l’expérience du récent passé.
Mais la fin de tout, ce serait de favoriser, consciemment ou non, par action ou par omission, le maintien à flot d’un gouvernement imposé au pays par ceux-là mêmes qui s’ingénient précisément à élargir le théâtre du conflit, c’est-à-dire Bachar el-Assad et le Hezbollah : gouvernement qui, dans la plus charitable des hypothèses, apporte une ample couverture à ceux qui couvrent les assassins. Ou qui envoient leurs miliciens faire le coup de feu aux côtés d’une dictature décriée nuit et jour par les mêmes puissances que l’on voit obsédées de stabilité.
Le paradoxe vaut, au demeurant, pour ce qu’il faut bien appeler désormais la guerre civile de Syrie. L’armée d’Assad se bat aujourd’hui comme elle ne s’est jamais battue contre l’ennemi israélien, rasant des quartiers entiers à l’aide de ses chasseurs-bombardiers, et on refuse cependant aux rebelles les armes antiaériennes et antichars qui leur permettraient d’endiguer cet ouragan de fer et d’acier, et même de renverser la vapeur, de peur de voir ce matériel tomber entre les mains des extrémistes. Ce que l’on perd de vue toutefois, c’est que la seule stabilité ainsi assurée est celle de la perpétuation du jeu de massacre, lui-même générateur d’extrémisme. Plus le sol syrien est abreuvé de sang et plus vite, plus drue et plus amère pousse la mauvaise herbe...
Issa Goraieb
À La Une - L’Éditorial De Issa Goraieb
La fin et les moyens
OLJ / le 03 novembre 2012 à 00h36

