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Moyen Orient et Monde

L’Iran face à la réalité

Tribune
19/09/2012

Qui n’a pas déjà été trompé par l’illusion d’une flaque d’eau sur la surface d’une route en pleine canicule ? Ou par une image en trois dimensions qui en fait n’est qu’une photo sur une surface plane ? La nature de l’illusion réside dans le fait que nous confondons ce que nous percevons avec la réalité.


Ceci vaut pour les illusions de nature cognitive, mais aussi pour celles qui prévalent en politique. Selon le déroulement d’un événement donné, elles peuvent nous amener à faire de mauvaises appréciations de ce qui se passe vraiment. Ces perceptions sont souvent formées par le truchement de conceptions et d‘expériences passées. Or, comme Robert Jervis l’a avancé dans son ouvrage publié en pleine guerre froide intitulé Perceptions and Misperceptions in International Politics (Perceptions et fausses impressions en politique internationale), les illusions que nous créons influencent grandement nos décisions et deviennent même une cause fondamentale de conflit.


Dans une certaine mesure, c’est ce qui est arrivé dans l’analyse du récent 16e Sommet du mouvement des non-alignés (MNA), tenu à la fin août à Téhéran, où l’Iran était pour la première fois le pays hôte du congrès. Le sommet s’est déroulé dans un contexte de maigres progrès des négociations avec l’Iran sur son programme nucléaire et d’une augmentation des pressions d’Israël pour que la communauté internationale définisse un seuil de déclenchement – une limite que la République islamique n’aurait pas le droit de transgresser. Sans compter les tensions régionales qui ont accru les perceptions de l’importance du sommet des pays non alignés et du pays qui l’accueille. Au Moyen-Orient, seuls l’Iran et le Hezbollah appuient le régime du président syrien Bachar el-Assad aux prises avec une guerre civile qui approche le point de non-retour et est en voie de déstabiliser le Liban et la Jordanie.
Le mouvement a joué un rôle important pendant la guerre froide. Sa vision s’est formée par les luttes récentes d’indépendance de la plupart de ses pays membres, et avait pour programme la promotion des souverainetés nationales, la non-interférence, le rééquilibrage des relations Nord-Sud et l’appui aux mouvements de libération nationale. Mais la réalité qui unifiait autrefois le mouvement a changé. La structure de gouvernance bipolaire de la guerre froide et la période subséquente d’unilatéralisme américain, à laquelle les États non alignés ont tenté de faire contrepoids, a fait place à un monde multipolaire beaucoup plus complexe et interdépendant. Pendant que les États-Unis et l’Europe sont encore en train d’essayer de sortir d’une grave crise économique, bon nombre de membres du mouvement, comme l’Inde, le Chili et Singapour, ont réussi à maintenir une croissance relativement élevée et font partie intégrante de nouvelles structures mondiales de gouvernance, comme le G20.


Un grand nombre de problèmes – que ce soit les changements climatiques, la crise financière, les enjeux de développement, le terrorisme, ou la prolifération des armes nucléaires – reflète une interdépendance internationale croissante. Pour vraiment les régler, nous devrons repenser le concept de souveraineté. Non seulement ces changements ont transformé les structures traditionnelles de pouvoir, mais aussi le leitmotiv du mouvement et le destin de ses membres. La mondialisation a accru encore davantage les disparités de ses membres. Il n’y a qu’à comparer la Colombie avec l’Afghanistan, ou le Chili avec le Soudan pour se rendre compte combien il est difficile de transformer la force du nombre en influence cohérente.


Il n’est pas vraiment clair quel impact a eu le sommet de Téhéran, ni qui en a bénéficié. L’Iran bien sûr a vu dans le congrès une occasion rêvée de propagande, espérant une couverture médiatique à grande échelle au moment où la république est en pleine tempête diplomatique. Mais l’incapacité des participants à s’entendre sur une position commune sur le programme nucléaire du pays hôte ou sur la violence en Syrie – deux des questions fondamentales sur lesquelles les participants du sommet ont buté – ont bien évidemment miné les efforts de l’Iran qui voulait démontrer que, malgré les lourdes sanctions diplomatiques et économiques qu’il a subies, le pays demeure un joueur qui compte sur l’échiquier international. Le secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon, a même critiqué l’Iran pour n’avoir pas proclamé derechef qu’il ne poursuivait pas de programme d’armement nucléaire à un moment où l’Agence internationale de l’énergie atomique a publié un nouveau rapport laissant entendre que c’est justement le cas. Et, dans un discours d’une grande profondeur, Mohammad Morsi, premier président égyptien à visiter officiellement l’Iran depuis la naissance de la République islamique en 1979, a fermement rejeté le régime syrien, propos qu’il a réitéré devant la Ligue arabe. Qui plus est, M. Morsi a exhorté l’Iran à rejoindre l’Égypte, la Turquie et l’Arabie saoudite, tous des pays à majorité sunnites, afin qu’il exerce des pressions pour que la Syrie entame une transition politique (un rôle que l’opposition syrienne a rejeté d’emblée avant que l’Iran n’ait eu le temps de répondre).


En d’autres termes, la réalité a fait mentir la perception que l’Iran voulait créer en accueillant le sommet du mouvement des non-alignés. Au lieu de cela, le discours de M. Morsi a donné le moment le plus mémorable de l’occasion. Et la quête nucléaire de l’Iran demeure une réalité qui ne peut être ignorée pendant les trois prochaines années qui s’avéreront cruciales, puisque la République islamique assumera la présidence du mouvement en même temps qu’elle demeurera l’un des problèmes les plus épineux de la scène internationale.

© Project Syndicate, 2012. Traduit de l’anglais
par Pierre Castegnier.

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