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Nos lecteurs ont la parole - Opinion

Le monde arabe en 2012 : renaissance, décadence ou catastrophe ?

Dans un article paru en août 2009 dans Le Monde diplomatique, Anne-Laure Dupont, historienne, maître de conférences à l’université Paris-Sorbonne (Paris-IV), rapportait une traduction originale de la nahda et développait les caractères identitaires et les différents aspects sociaux, culturels et historiques de cette renaissance arabe. « Dans l’historiographie arabe, la période comprise entre la fin du XVIIIe siècle et les années 1950 est souvent vue comme une période de renaissance (nahda), qui aurait succédé à des siècles de décadence. Elle équivaut au liberal age dont préférait parler l’historien britannique d’origine libanaise Albert Hourani (1915-1993). Elle peut aussi s’apprécier comme un âge romantique mêlant étroitement culture et politique. Elle correspond à des mouvements divers d’émancipation : de la pensée et de la langue qui l’exprime, des sujets accédant à la dignité de citoyens, de la nation arabe en contexte ottoman ou colonial, des femmes aussi. Le concept de nahda, traduisible par risorgimento aussi bien que par renaissance, évoque la revendication de la liberté en littérature, l’émergence de l’idée de nation, la redécouverte d’un passé médiéval idéalisé, le conflit de générations et la crise de l’autorité, la prédominance du modèle constitutionnel en matière politique. Porteur d’une tension constante entre ouverture à l’autre et retour sur soi, entre libération et réaction diversifiée à l’occidentalisation, il a aussi une forte composante identitaire.


Nahda est un vieux mot qui signifie « le pouvoir et la force ». Il évoque l’oisillon appuyé sur le rebord du nid et prêt à prendre son envol. Expression d’une dynamique, il est utilisé au cours du XIXe siècle dans un sens figuré et mélioratif pour désigner les signes de développement des pays arabes ou, dans un langage d’époque, les « progrès de la civilisation ». Ceux-ci résultent des contacts accrus avec l’Occident et des grandes réformes (tanzîmât) promues par l’Empire ottoman et les pouvoirs autonomes d’Égypte et de Tunisie en réponse à la « question d’Orient ».
Cette période réformiste se situait dans une logique d’évolution historique par les bouleversements opérés dans divers domaines : abolition de la traite et de l’esclavage (dès les années 1840 à Tunis), socio-ethniques et communautaires, juridiques, éducatifs (liberté d’enseignement, œuvres missionnaires étrangères, imprimeries au service de la presse et de l’édition à Beyrouth et au Caire).


La « seconde nahda » voit le jour après la défaite ottomane en 1918. Elle est marquée notamment par la fondation des États arabes modernes au prix des luttes légitimes pour l’indépendance, par plus de libéralisme dans les mœurs et dans les sociétés, par une lutte pour la liberté de conscience, mais aussi, et a contrario, par l’émergence d’idéologies et de régimes prétendument réformistes qui ont vite fait de basculer dans l’obscurantisme entraînant dans leur sillage collectivités et peuples.
Bien plus loin dans le temps, les Arabes avaient imprégné la période médiévale de leur savoir et enrichi la science de leurs apports dans des domaines aussi divers que l’astronomie, les mathématiques, la logique et la médecine. Danielle Jacquart, directrice d’études à l’École pratique des hautes études (EPHE), latiniste et arabisante, spécialiste de l’histoire de la médecine médiévale, et Françoise Micheau traitent dans le livre La médecine arabe et l’Occident médiéval de la transmission, de l’assimilation et de la vivification du savoir médical – des Grecs aux Arabes puis de ceux-ci à l’Occident, entre les VIe et XIIIe siècles. En plus des traductions successives du grec en syriaque d’abord (VIe et VIIe siècles) puis en arabe, des œuvres personnelles ont vu le jour, en syriaque encore et surtout en arabe, certaines appelées à un grand succès comme le Kitab al-masã’il fil-tibb de Hunayn Ibn Ishãq, nestorien de Hira et qui a traduit en syriaque comme en arabe une centaine de traités galéniques. À cette époque pionnière a succédé celle des encyclopédistes: ar-Rãzi (auteur d’ouvrages de logique, de sciences naturelles et d’astronomie), Madjūsi et Ibn Sinã (Avicenne, 980-1037, un des principaux commentateurs d’Aristote, auteur du célèbre Canon de la médecine). L’Espagne, devenue une dépendance des empires maghrébins, a encore vu de grands médecins exercer: Avenzoar (Ibn Zuhr, Andalousie 1073- Séville 1162) et son disciple Averroès (Ibn Ruchd, Cordoue 1126-Marrakech 1198).


Sommes-nous, dans le monde arabe, à la veille d’une nouvelle nahda, d’un inhitat ou d’une nouvelle nakba? Au cœur des grandes secousses que traverse aujourd’hui le monde arabe, quel avenir nous attend ? Et quelles perspectives ?
Loin des analyses politiques venant de toutes parts, les hommes de science sont plus que jamais invités à s’inspirer du passé, à méditer l’histoire, à faire preuve de créativité, de productivité et d’innovation, à enrichir le savoir dans tous les domaines. C’est à travers l’acculturation, contraire de l’isolationnisme, que nos sociétés ont pu croître, se développer et rayonner. Bon an mal an, les peuples de cet « Orient complexe » se sont affichés depuis des siècles aux calendriers des événements bouleversants de la planète... Au point d’en être parfois les acteurs volontaires, obligés, ou privilégiés, dans plusieurs domaines : culturels, politiques, scientifiques ou démographiques. Le monde arabe, dans sa complexité, mériterait d’être bien mieux qu’un jeu de cartes mêlées, coupées et maintes fois redistribuées dans les salles obscures des grands stratèges.


Gloire ou décadence ? Restons fiers de notre héritage culturel et œuvrons d’une seule main pour un avenir radieux, porteur d’espoirs et de grandes réalisations. Si l’immobilisme tue, le dynamisme, lui, réveille et bouleverse cœurs et consciences. La foi va au-delà; elle déplace les montagnes.


Aux peuples amis du Maghreb et du Moyen-Orient qui vivent des moments d’agitation, de peur et d’incertitudes, nous exprimons notre sympathie et formons à leur égard les vœux d’une paix vite rétablie.


Puissions-nous tous trouver dans cette citation de Victor Hugo une source d’inspiration imprescriptible :
« L’homme fort dit je suis. Et il a raison. Il est. L’homme médiocre dit également je suis. Et lui aussi a raison. Il suit. »

Edgard E. NEHMÉ
Professeur d’université

Dans un article paru en août 2009 dans Le Monde diplomatique, Anne-Laure Dupont, historienne, maître de conférences à l’université Paris-Sorbonne (Paris-IV), rapportait une traduction originale de la nahda et développait les caractères identitaires et les différents aspects sociaux, culturels et historiques de cette renaissance arabe. « Dans l’historiographie arabe, la période comprise entre la fin du XVIIIe siècle et les années 1950 est souvent vue comme une période de renaissance (nahda), qui aurait succédé à des siècles de décadence. Elle équivaut au liberal age dont préférait parler l’historien britannique d’origine libanaise Albert Hourani (1915-1993). Elle peut aussi s’apprécier comme un âge romantique mêlant étroitement culture et politique. Elle correspond à des mouvements divers...
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