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Nos lecteurs ont la parole

Qui a éteint les lumières dans le monde arabe, Monsieur Haykal ?

Par Abdel Hamid EL-AHDAB
Dans une lettre adressée à Nayla Tuéni pour lui présenter ses condoléances à la suite du décès de Ghassan Tueni, Mohammad Hassanein Haykal dit : « ...Une flamme ardente du Liban s’est éteinte en cette période d’étouffement des lumières vécue par le monde arabe qui ne sait quand luira à nouveau le soleil et quant lui sera rapporté le jour... ». « Ce qui m’a attristé, dit-il, dans la disparition de Ghassan Tueni, c’est qu’il soit parti en cette triste période de régression de ce monde. J’aurais souhaité qu’il vive jusqu’à ce qu’apparaissent, ne serait-ce que de loin, des lueurs d’espoir, même si elles ne feraient que poindre à l’horizon. »
Les mots de Haykal méritent que l’on s’y arrête et commandent une question et une réponse. La question est celle de savoir pourquoi les lumières se sont éteintes dans le monde arabe et pourquoi ce monde a-t-il accusé un si triste recul ?
Haykal a, pendant vingt ans, rédigé des articles hebdomadaires dans al-Ahram sous le titre « En toute franchise ». Aussi la réponse se doit-elle d’être pareillement franche.
Cher Monsieur Haykal, souvenez-vous que le professeur Abdel Razzak al-Sanhoury, lorsqu’il était président du Conseil d’État égyptien en 1953, a été humilié, battu et transporté, blessé, à l’hôpital parce qu’il avait contrevenu aux décisions du Conseil de commandement de la révolution? Et ce par des participants à une manifestation ouvrière qui était en réalité des soldats de la Police militaire habillés en civil (comme l’indique expressément un membre de ce Conseil de commandement, l’officier Ahmad Harmouche, dans son livre paru récemment sur L’Histoire de la révolution du 23 juillet (page 349). On y lit textuellement ce qui suit : « ...L’agression contre le Conseil d’État et le Dr Sanhoury a marqué la fin de la sacralité de l’institution judiciaire et le lâchage des forces de la violence. » Le largage des forces de la violence signifie le catapultage des « baltagis », des « chabbiha » et des « moukhabarat ». Il signifie l’étouffement de la liberté.
Ceux qui ont agressé Sanhoury étaient à l’époque des soldats du Conseil de commandement de la révolution. L’Égypte les appelle à présent « baltagis » (et la Syrie « chabbiha » ). Nous n’avons pas entendu votre voix à cette époque alors que le caractère sacré de la justice s’écroulait sous vos yeux. Pour plus de franchise, je rappellerais qu’en 1968, après la défaite de 67, les instances judiciaires égyptiennes ont désobéi à l’autorité militaire et ont entrepris de juger conformément au droit et à la justice. Fut perpétré alors ce que l’on a appelé le « massacre de la justice ». Huit mille juges furent relevés de leur fonction dans le but d’embrigader la justice et de mettre fin à la sacralité de la loi et de la justice ! Nous n’avons enregistré aucune réaction de votre part en ce triste automne égyptien où la civilisation et la culture égyptiennes tombaient comme des feuilles mortes...
Vous viviez, cher Monsieur Haykal, dans l’espace de Abdel Nasser et lorsque cet espace devint insuffisant pour vous héberger aux côtés d’Anouar Sadate, vous vous êtes querellé avec lui. Il en fut de même avec Hosni Moubarak. Il a suffi qu’il ne vous réserve pas de place en son royaume pour que vous vous retourniez contre lui.
Votre méthode de revirement est connue. Vous utilisez le discours contre « le colonialisme, l’impérialisme, le sionisme et la réaction » peut-être comme une menace mais avec une extrême intelligence, beaucoup de culture et beaucoup de brio journalistique lorsqu’il s’agit de défendre une cause, si vous décidez de la défendre, et lorsqu’il s’agit d’attaquer un mal, si vous décidez de l’attaquer, mais nous ne vous avons jamais entendu défendre la liberté.
Le secrétaire général de la Ligue arabe, Esmat Abdel Meguid, disait que Abdel Nasser avait besoin de quelqu’un qui lui lise la presse et les livres paraissant quotidiennement dans le monde, et qu’il lui en fasse un exposé en une demi-heure.
Vous étiez ce génie attendu et vous avez gouverné alors avec les militaires. Vous faisiez partie de leur monde.
Monsieur Haykal, les lumières se sont éteintes dans le monde arabe et la civilisation de ce monde a reculé, de même que sa culture, lorsque les militaires se sont emparés du pouvoir en 1952 en Égypte. Ces militaires se sont ensuite opposés au général Mohammad Neguib lorsqu’il a prôné le retour aux casernes. Ils ont mis la société égyptienne sens dessus dessous : les ministères, administrations, hôpitaux, ambassades, journaux, universités, municipalités se sont tous retrouvés aux mains des militaires. La classe moyenne a été annihilée ainsi que la pensée, la culture, l’art...
La société égyptienne ne consistait plus qu’en militaires et moukhabarat !
Anouar Sadate vous avait dit, lorsque vous aviez commencé à révéler ses secrets, que le président de l’Égypte sera un militaire pendant cinquante ans encore. Il s’était également exclamé, lorsque la conversation porta sur l’alliance du peuple travailleur : « Oh la honte, Ils ont oublié les soldats ! »
Ce sont les militaires qui, en 1952 en Égypte, ont éteint les lumières qui éclairaient le monde des Arabes, qui le recouvraient de leur éclat et qui ensemençaient les esprits des gens. En eux se trouve la cause du recul : les militaires d’Égypte d’abord, puis ceux du monde arabe tout entier et sans exception aucune.
Ces militaires ne mènent ni guerre ni combat. Ils vivent dans le luxe et le confort. Ils ont substitué à la politique les moukhabarat et ont transformé les rapports sociaux en rapports policiers.
Comment auriez-vous trouvé un nouveau Akkad, de nouveaux Taha Hussein, Ahmad Amine, Toufic al-Hakim, Neguib Mahfouz dans ce monde de moukhabarat où la sacralité de la justice et du droit a été réduite à néant? Où auriez-vous trouvé un nouveau Mohammad Abdo, un nouveau Ali Abdel Razzak instruisant la science de l’islam ? Comment serait apparu un autre Sateh el-Hosri dans cette obscurité continue ?
En France il y a eu Pascal, Descartes, Voltaire, Rousseau, Victor Hugo et tant d’autres. Mais, à la différence du monde arabe, les militaires français n’ont pu éteindre les lumières et détruire le droit, la loi et la justice, ce qui a permis l’apparition d’un Balzac, d’un Zola, d’un Sartre, d’un Camus et tant d’autres.
Le monde arabe qui s’est entièrement militarisé, imitant en cela l’Égypte, a vu étouffer ses lumières, et rétrograder sa culture et sa civilisation reculer au milieu de ce silence terrible et suspect.
Et vous avez été le premier à vous taire !
Les choses ont changé et vous voici revenu à la litanie de l’impérialisme, du colonialisme, du sionisme et des réactionnaires dix ans après avoir annoncé votre départ à la retraite. Dix ans au cours desquels le droit a été offensé et la justice piétinée par les militaires, dix ans où l’obscurité totale a dominé et empêché l’éveil de génies, sinon en dehors de leur demeure, à l’exemple d’Amin Maalouf et de tant d’autres. En leur demeure, les baltagis et les chabbiha militaires ont tué la pensée, les lettres, l’art, la musique et la presse, et vous avez toujours gardé le silence. Tous ces massacres ayant eu lieu en Syrie méritaient au moins un mot de votre part.
Mais la lumière reviendra. Elle apparaîtra lorsque le régime des militaires sera aboli. Bien sûr la tyrannie militaire ne sera pas remplacée par une tyrannie religieuse. Morsi, qui a remporté l’élection présidentielle en Égypte, a gagné contre les militaires. Il est aujourd’hui sur la sellette. S’il nomme Baradeï au poste de Premier ministre et un copte et une femme pour la vice-présidence, et s’il maintient une coordination avec el-Azhar et s’entend avec cette prestigieuse institution, il aura su quel chemin suivre. Commencera alors un nouveau printemps, une nouvelle révolution. Le peuple s’est réveillé à présent. Le complexe de la peur a disparu. En Égypte et dans le monde arabe.

Abdel Hamid EL-AHDAB
Avocat
Dans une lettre adressée à Nayla Tuéni pour lui présenter ses condoléances à la suite du décès de Ghassan Tueni, Mohammad Hassanein Haykal dit : « ...Une flamme ardente du Liban s’est éteinte en cette période d’étouffement des lumières vécue par le monde arabe qui ne sait quand luira à nouveau le soleil et quant lui sera rapporté le jour... ». « Ce qui m’a attristé, dit-il, dans la disparition de Ghassan Tueni, c’est qu’il soit parti en cette triste période de régression de ce monde. J’aurais souhaité qu’il vive jusqu’à ce qu’apparaissent, ne serait-ce que de loin, des lueurs d’espoir, même si elles ne feraient que poindre à l’horizon. » Les mots de Haykal méritent que l’on s’y arrête et commandent une question et une réponse. La question est celle de savoir pourquoi les...
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