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Nos lecteurs ont la parole - Opinion

« La politique du ventre »

« Étant donné la gravité de la situation économique et sociale, la classe politique ne peut plus se payer le luxe de consacrer la majeure partie de son temps à doser ses querelles internes. »

 

Qu’importe que cette déclaration de l’ancien président de la Banque mondiale, James Wolfensohn, remonte à 2001. La vérité ne change pas.

 

De ce fait, c’est bien l’esprit d’antagonisme régnant au sein de la classe politique libanaise qui a déterminé les responsables des organismes économiques à se réunir en urgence, afin de lancer un appel aux différents partis politiques, leur demandant de faire des concessions pour sauver la situation économique désastreuse.

 

Au cours de cette réunion, le président de la Chambre de commerce, d’industrie et d’agriculture de Beyrouth et du Mont-Liban, Mohammad Choucair, a tiré la sonnette d’alarme en déclarant sans ambiguïté que « le secteur privé n’est plus en mesure de financer les dépenses publiques ». Sachant que les dépenses publiques comprennent l’ensemble des dépenses des administrations publiques, tout plan d’austérité est supposé cibler en premier lieu le problème de l’excédent des fonctionnaires, une mesure qui soulagerait une administration pouvant aussi bien fonctionner avec seulement 40 % de ses effectifs actuels. Sauf qu’on oublie que le système politique libanais trouve sa justification dans la reconnaissance du fait communautaire qui s’est répercuté sur l’administration et que personne n’oserait contester son principe, même si ce dernier est en nette contradiction avec celui de la compétence. Si après l’indépendance, les institutions du secteur public ont été utilisées anarchiquement comme moyen de résorption de l’afflux de main-d’œuvre, résorption régie essentiellement par des rapports de clientélisme, c’est principalement après Taëf que cette pratique a pris des proportions effrayantes.


Cependant, et contrairement aux lieux communs, la notion de clientélisme comprend également l’idée d’une relation mutuellement bénéfique. Surtout quand elle est ressentie comme légitime, ou quand elle survient dans le cadre d’une situation où le client cherche à réévaluer les termes de l’échange dans un sens plus favorable à ses intérêts.

 

Tel a été le cas lors de la première tentative d’assainissement de la MEA, qui en 1998 était le plus grand employeur du pays après l’État, principal actionnaire de cette entreprise. Suite aux notifications de licenciement, les employés de la compagnie se sont donné le mot pour suspendre le travail et l’affaire s’est politisée.

 

Qui a été responsable de l’embauche de 1 400 employés invisibles qui ont grevé le budget de la compagnie aérienne nationale, dont les pertes cumulées depuis 1991 jusqu’en 2001 ont été de plus de 330 millions de dollars ?

 

Sans chercher à aller dans le sens de vouloir tout comprendre et tout expliquer, il serait intéressant de rappeler l’approche de cette affaire par le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, qui a souligné qu’« il est du devoir du parti de prendre la défense des déshérités et des pauvres, surtout quand nous voyons des employés dans des compagnies comme la MEA qui sont lésés et opprimés, et quand chacun dans ce pays se contente de protéger sa propre clientèle, à l’exclusion des autres gens »(1).

Voilà qui résume tout.

 

Si la résolution de cette crise a été facilitée par de fortes pressions exercées par les Syriens sur le Hezbollah, afin qu’il mette un terme à la campagne qu’il menait contre le projet d’assainissement, la réforme de la MEA, qui a coûté 100 millions de dollars, aura symbolisé la tradition libanaise du compromis au prix fort.

 

Et toujours dans le cadre du plan de sauvetage des établissements publics, notamment l’Électricité du Liban (EDL), l’État a lancé il y a quelques mois un appel d’offres aux entreprises privées afin qu’elles prennent en charge le réseau de distribution. Trois entreprises libanaises ont remporté cet appel d’offres. Peu de temps avant l’entrée en vigueur de leurs contrats, un mouvement de protestations est déclenché par les journaliers de l’EDL. Ils sont alors accusés par les médias proches du Courant patriotique libre (CPL) d’être manipulés par des forces politiques alliées du ministre de l’Énergie et des Ressources hydrauliques. Une accusation reprise par le chef du CPL, Michel Aoun, qui précise que certains parlementaires incitent les journaliers de l’EDL à se mettre en grève et à manifester.

 

Les journaliers de l’EDL feront-ils les frais du combat de chefs qui se déroule en sourdine, étant donné que ceux-là mêmes qui ont facilité leur embauche se trouvent être du même bord que celui qui œuvre à les licencier indirectement ?


Dans leurs déclarations ministérielles, tous les gouvernements qui se sont succédé depuis l’indépendance ont promis aux Libanais la réforme administrative. Ceux qui s’y sont risqués ont été vaincus par un mélange irrépressible de clientélisme, de confessionnalisme, de corruption et d’inertie bureaucratique. En fait, ils ont provoqué une aggravation de la situation. Car, une fois leurs velléités dûment contrées, fonctionnaires et politiciens, assurés de l’impunité, s’en donnaient à cœur joie avec encore plus d’ardeur.


Le vice de fond, est-il besoin de le souligner, réside dans le système des prébendes mis en place à la faveur d’une irrationalité à dominante communautaire.

 

À ce propos, les Camerounais parlent de « politique du ventre ». Ils savent que la chèvre broute là où elle est attachée, et que les détenteurs du pouvoir entendent « manger ». Cet idiome de la politique du ventre n’est pas propre au Cameroun. Les Nigérians évoquent « le partage du gâteau national », et l’erreur consiste à réduire cette acception du politique au phénomène de la corruption ou à la décadence de l’État.

 

En vérité, ces représentations peuvent être d’ordre institutionnel. Au Nigeria, en 1976, les rédacteurs du projet de Constitution définissaient l’enjeu de la politique comme « la possibilité d’acquérir la richesse et le prestige, d’être capable d’en distribuer les bénéfices sous la forme d’emplois, de contrats, de bourses, de dons d’argent, etc., à ses parents et à ses alliés politiques ».


En multipliant les recrutements de complaisance, les politiciens libanais, fervents adeptes de la « politique du ventre », ont contribué à l’hypertrophie de l’administration publique, mais leur lourde part de responsabilité historique réside dans l’hypothèque de l’avenir du Liban.

(1) « L’Orient-Le Jour », « Nasrallah accuse le gouvernement de politiser le développement », 23 juin 2001.

« Étant donné la gravité de la situation économique et sociale, la classe politique ne peut plus se payer le luxe de consacrer la majeure partie de son temps à doser ses querelles internes. »
 
Qu’importe que cette déclaration de l’ancien président de la Banque mondiale, James Wolfensohn, remonte à 2001. La vérité ne change pas.
 
De ce fait, c’est bien l’esprit d’antagonisme régnant au sein de la classe politique libanaise qui a déterminé les responsables des organismes économiques à se réunir en urgence, afin de lancer un appel aux différents partis politiques, leur demandant de faire des concessions pour sauver la situation économique désastreuse.
 
Au cours de cette réunion, le président de la Chambre de commerce, d’industrie et d’agriculture de Beyrouth et du Mont-Liban, Mohammad Choucair, a...
commentaires (4)

CORRECTION : "les catégories Miliciennes"... Merci.

Antoine-Serge KARAMAOUN

08 h 57, le 13 juin 2012

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Commentaires (4)

  • CORRECTION : "les catégories Miliciennes"... Merci.

    Antoine-Serge KARAMAOUN

    08 h 57, le 13 juin 2012

  • Tenez ! Je savais qu'il y avait : La danse du Ventre ! Maintenant on a aussi : La Politique du Ventre ! On avance bien en matière de danses et de Ventres. __ Pour revenir à l'article de Madame Jocelyne El-Boustany, je résume en ceci : J'avais prévenu, il y a quelques jours, dans une de mes réactions, qu'il fallait entendre et prendre au sérieux les sons du TOCSIN avant que ne sonne, pour nous, HÉLAS ! définitivement " le GLAS " !

    SAKR LEBNAN

    06 h 16, le 13 juin 2012

  • Les "catégories" qui ont contrôlé l’Etat depuis 75, l’ont pillé via son endettement à travers le Déficit Budgétaire, devenu l'objet de leurs Spéculations et "la source" de leur enrichissement ; reproduisant par cette tromperie éhontée cet enrichissement, non point par la Production mais par l'escamotage du Budget de l’Etat ! C’est par ce Pillage, grâce à ce régime Pur ou Siamois syro-libanais, que l'assouvissement de leurs convoitises se déchaîna car, c'est là où "la jouissance devient crapuleuse" que la richesse provenant du Jeu de la Spéculation cherche sa satisfaction ! Avec ce mode de gain comme "source de jouissances", ce n'était plus que la résurrection "du Vagabondage spéculatif" dans les rouages de l’Etat ! C’est par ce Pillage que ces "Vagabonds spéculateurs" bien repus étaient soustraits à tout contrôle et pillaient l’Etat en l’endettant, escroquant le Restant de la population. Ils dissimulaient derrière ce régime Pur ou Siamois "leur Vagabondage spéculatif" sur le dos du Budget, et donc sur le budget de chaque Libanais ! Le « Baassyrien », avec son gros morceau de ce "Vol", avait pu calmer le mécontentement du Syrien "Moyen" ! Mais, grâce à la disparition de cette Grasse Manne suite leur expulsion, les Sains libanais voient enfin se réaliser leur espérance en cette Révolution tant attendue de la population syrienne, étant donné cet énorme "manque à gagner" subi malgré tout par elle…. quand même !

    Antoine-Serge KARAMAOUN

    04 h 28, le 13 juin 2012

  • Excellent et judicieux article, Mme El Boustany. Que suggérez-vous de faire en pareil cas? Nous sommes très forts au Liban pour dénoncer la corruption et ses effets néfastes. Mais il est rare de lire des propositions de reformes effectives. Il y a quelques temps l'OLJ avait publie deux de mes articles "Comment récupérer trois milliards de dollars par an". Malheureusement, nos dirigeants, au lieu de s'en inspirer, ont préférer concocter des "solutions" fiscales biscornues qui risquent soit d'être rejetées par le Parlement, soit d'être adoptées sans pouvoir être effectivement appliquées. On pourrait aussi suivre une autre approche. Mettons les citoyens au courant de toutes les magouilles qui se trament à leur insu et laissons-les bruler des pneus ou assiéger le Sérail ou le Parlement. Laissons faire les 95% qui en ont marre de se faire avoir par les 5%, qu'ils soient du 14 ou du 8 Mars, c'est kif kif bourricot.

    George Sabat

    16 h 47, le 12 juin 2012

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