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Culture - Réflexion

À quoi sert la critique littéraire ?

De nombreux malentendus rendent difficile le rapport du grand public à la critique littéraire, malentendus souvent alimentés par les critiques eux-mêmes, en particulier par le recours à un jargon incompréhensible pour les non-initiés, comme si les universitaires voulaient délimiter leur territoire et s’enfermer dans une chapelle, alors qu’on pourrait imaginer, au contraire, qu’un des objectifs des universitaires, que sont souvent les critiques, serait de mettre leur savoir à la portée du plus grand nombre. Cette difficulté est d’autant plus rédhibitoire que ce vocabulaire abscons change tous les dix ans à peu près, comme s’il était soumis à une mode ou à un conflit de générations.


Un autre malentendu provient de la confusion, de plus en plus courante grâce à l’expansion des médias sous toutes leurs formes, entre critique littéraire et journalisme. Mais si le rôle du journaliste est d’informer le lectorat, parfois aussi de promouvoir un ouvrage, celui du critique consiste à poser sur les œuvres littéraires le regard de l’histoire, de se demander ce que les générations futures retiendront. L’histoire littéraire fourmille d’exemples d’artistes ayant rencontré un grand succès auprès de leurs contemporains, mais dont la mémoire collective ne conserve, une ou plusieurs générations plus tard, que le souvenir d’un épisode anecdotique.


Il est en effet difficile, pour un contemporain, de dissocier la connaissance personnelle que l’on a d’un artiste de la valeur de son œuvre. On se souvient sans doute du critique littéraire Sainte-Beuve massacrant dans la presse Le Rouge et le Noir, deuxième roman de Stendhal, parce que ce dernier avait manqué de courtoisie à son égard. C’est pourquoi le critique devrait d’abord se poser la question de ce qui est véritablement littéraire dans l’œuvre qu’il analyse.

Quelques critères
Mais qu’est-ce que la littérature, dirait-on en plagiant Jean-Paul Sartre. Plusieurs réponses ont été apportées à cette question: certains font résider la littérature dans l’écart qu’il y a entre le «degré zéro de l’écriture», c’est-à-dire le langage courant et simple, et le langage littéraire; celui-ci peut certes dire des choses directement, mais il fait appel à des associations d’idées qui viennent démultiplier le sens premier du texte, l’enrichissant de nombreuses strates de signification, de sorte que chaque nouvelle génération de lecteurs puisse en produire une nouvelle interprétation. D’autres la définissent comme l’inverse de la géométrie, qui postule que la ligne droite est le chemin le plus court pour aller d’un point à un autre. Pour ces critiques, la «littérarité» consiste au contraire dans le fait d’emprunter le chemin le plus long, le plus détourné, pour dire les choses. D’autres encore, en particulier les surréalistes, font de l’image, métaphore, métonymie, l’essence même de la littérature. D’autres enfin utilisent des critères formels: préciosité du vocabulaire, structure de la phrase, rythme, sonorités, pour identifier cette littérarité.
Aucune de ces réponses ne peut définir à elle seule la littérature; il faut probablement les prendre toutes en compte, en y ajoutant l’essentielle, l’incontournable expérience du beau que la littérature permet à son lecteur de vivre. Et le beau n’est pas dans l’imitation, il n’est jamais dans ce qui est convenu, dans ce qui est attendu. «Étonnez-moi», demandait Jean Cocteau à juste titre.

Faire le tri
Ces interrogations sur la critique littéraire prennent encore plus de poids quand il s’agit de littérature francophone, la libanaise en particulier. Bien sûr, certains des auteurs de cette littérature ont essayé de se conformer, pour des raisons diverses, à des modèles littéraires, à ce qu’ils pensaient être l’attente des lecteurs. La conséquence en est que s’il nous arrive de les lire encore, près d’un siècle plus tard, c’est sans bonheur, c’est avec un petit sourire en coin. En revanche, d’autres figures émergent: Georges Schéhadé, ses bouleversantes images atemporelles, universelles, pourtant si cohérentes,et les maigres sept cents mots seulement qu’il prétendait avoir utilisés dans son œuvre poétique; Fouad Gabriel Naffah le schizophrène, si méprisé par ses contemporains, si novateur à nos yeux aujourd’hui; Nadia Tuéni et son acharnement existentiel à faire de l’univers poétique le lieu syncrétique de toutes les réconciliations; Farjallah Haïk, sa violence contre l’ordre établi et l’extrême rigueur de la construction de ses romans; et, plus proches de nous, Wajdi Mouawad en train d’inventer une nouvelle manière d’écrire le théâtre; certaines pièces de Gabriel Boustany; certains romans d’Amin Maalouf; l’alliance rare de l’émotion et de l’intelligence dans les recueils d’Antoine Boulad; d’autres encore parmi lesquels le temps permettra de faire le tri.


Faire le tri! C’est en effet la principale tâche de la critique littéraire, et plus encore en ce qui concerne la littérature libanaise de langue française. Et cette tâche, nous sommes seuls à pouvoir l’accomplir. Non que nous soyons plus intelligents que d’autres, mais parce qu’il est difficile de demander à la critique française par exemple de surmonter l’obstacle du «sanglot de l’homme blanc» qu’évoque Alain Finkielkraut, cette crainte latente de se voir accuser de néocolonialisme ou quelque autre reproche idéologique de ce genre. Ainsi, en la matière, presque tout reste à faire, et notre responsabilité est grande.

De nombreux malentendus rendent difficile le rapport du grand public à la critique littéraire, malentendus souvent alimentés par les critiques eux-mêmes, en particulier par le recours à un jargon incompréhensible pour les non-initiés, comme si les universitaires voulaient délimiter leur territoire et s’enfermer dans une chapelle, alors qu’on pourrait imaginer, au contraire, qu’un des objectifs des universitaires, que sont souvent les critiques, serait de mettre leur savoir à la portée du plus grand nombre. Cette difficulté est d’autant plus rédhibitoire que ce vocabulaire abscons change tous les dix ans à peu près, comme s’il était soumis à une mode ou à un conflit de générations.
Un autre malentendu provient de la confusion, de plus en plus courante grâce à l’expansion des médias sous toutes leurs...
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