Lorsque les hauts responsables, cadres et partisans du Hezbollah et du mouvement Amal se recueilleront désormais devant le monument érigé au Liban-Sud en souvenir du massacre de Qana, ils pourront difficilement ne pas avoir présentes à l’esprit les images, d’une monstruosité incommensurable, des dizaines d’enfants massacrés à Houla, avec plus de 70 autres civils, par leur allié indéfectible, le régime de Bachar el-Assad. Le massacre de Houla illustre avec horreur le degré inqualifiable de sauvagerie bestiale atteint par le clan en place à Damas, mais il n’est malheureusement pas un cas isolé. Les massacres similaires à celui de Houla et de Qana, il y en a treize à la douzaine en Syrie, et ce ne serait pas trop s’aventurer que d’affirmer qu’il se produit quasiment tous les jours un Qana dans les différentes villes et localités syriennes.
Le pouvoir baassiste est sans conteste le maître absolu du déni et de la mauvaise foi érigée en système de gouvernement. Il manie sans sourciller l’art de nier les évidences les plus criantes. C’est à l’unanimité, et en se basant sur le rapport du chef des observateurs de l’ONU, que le Conseil de sécurité a condamné, en des termes très sévères, l’attitude des forces pro-Assad à Houla, faisant assumer très clairement la responsabilité du massacre au régime. Il reste que le pouvoir baassiste nie sans vergogne et affirme avoir formé une commission d’enquête « qui rendra publiques ses conclusions d’ici à trois jours ». À l’instar sans doute de « l’enquête » qui avait été annoncée par ces mêmes dirigeants syriens au lendemain de l’assassinat de Imad Moghniyé en plein centre de Damas, dans le quartier le plus sécurisé de la capitale syrienne. C’était alors « une semaine » et non pas « trois jours » que le régime Assad avait fixée comme délai pour l’annonce des résultats des investigations. C’était en février 2008, il y a donc plus de 51 mois... Et les résultats se font toujours attendre.
Le massacre de Houla est intervenu quelques heures avant l’arrivée à Tartous, prévue samedi dernier, d’un navire russe transportant des armes et des munitions à destination du clan Assad. Il s’agit certes là d’un hasard du calendrier, mais la coïncidence mérite malgré tout d’être relevée. Car quelles que soient l’argumentation, les explications et les justifications – légitimes ou non – qui pourraient être avancées ça et là, une réalité indéniable s’impose : la Russie est directement complice du régime syrien dans son entreprise de répression sanglante. D’une part, elle assure au pouvoir baassiste une indispensable couverture politique internationale en bloquant toute action efficace au niveau du Conseil de sécurité. Et, d’autre part, elle fournit à Damas un généreux approvisionnement en armes et munitions.
En garantissant de la sorte une impunité onusienne à l’équipe d’Assad, la Russie ne fait qu’accorder un blanc-seing au tyran de Damas, ce qui lui permet de poursuivre sans aucun scrupule ses boucheries perpétrées contre le peuple syrien. Par ricochet, l’équipe au pouvoir à Moscou assume indirectement une part de responsabilité dans le massacre de Houla, puisque le régime baassiste sait qu’il peut sans être inquiété aller de l’avant dans sa politique de la terre brûlée. Sauf qu’un jour viendra où le pouvoir russe risque de faire les frais de cette complicité criminelle avec le clan Assad. Solidarité communautaire oblige : les courants radicaux sunnites du Caucase pourraient en effet vouloir venger, tôt ou tard, leurs coreligionnaires de Syrie.
Le régime de Poutine n’est pas le seul à être complice de la sauvagerie du pouvoir baassiste. D’une façon ou d’une autre, le Hezbollah joue un rôle en tout point similaire, dans le sillage de la République islamique iranienne. Le parti chiite ne se contente pas ainsi d’offrir un soutien politique et médiatique à un pouvoir mis au ban de la communauté arabe et internationale, mais il lui assure surtout en territoire libanais les éléments d’un vaste réseau répressif dirigé contre les opposants ayant trouvé refuge au Liban. Pis encore, à en croire diverses sources toutes concordantes, le Hezbollah aurait pris en charge l’entraînement, en Syrie, des tristement célèbres « chabbiha » du régime Assad, et d’aucuns vont même jusqu’à affirmer que des miliciens du parti chiite participent activement à la répression contre les insurgés anti-Assad.
Si ces informations se confirment, le Hezbollah risque lui aussi de payer un jour le prix de sa collusion active avec le tyran de Damas. Il a peut-être même commencé déjà à en faire les frais avec l’enlèvement des onze pèlerins chiites dans la province d’Alep. L’un de ces otages serait d’ailleurs le responsable de la cellule présumée du Hezbollah chargée de la formation des « chabbiha » baassistes. L’allié libanais des mollahs iraniens s’est ainsi laissé engluer dans le marécage syrien et les retombées de ses égarements sur ce plan pourraient bien se faire ressentir non seulement dans ses rapports avec le futur pouvoir syrien, mais également dans ses liens avec ses partenaires nationaux au Liban.
Depuis 2006, le Hezbollah a adopté la fâcheuse posture qui consiste à estimer que le Liban est sa propriété privée, et il se croit, de ce fait, tout permis. Le plus grave est qu’il a étendu une telle ligne de conduite au dossier de la révolution syrienne. Selon un diplomate turc cité par des chaînes locales, la teneur du dernier discours de Hassan Nasrallah – jugé offensant à l’égard de l’opposition syrienne – serait l’une des causes du retard mis dans la libération des pèlerins chiites. L’autre cause étant, à en croire la même source, la réaction au massacre de Houla.
Aveuglé par son projet politique transnational, le Hezbollah est en train de commettre dans un tel contexte deux erreurs stratégiques : il perçoit le Liban comme sa propriété privée et il associe son sort à celui du régime tyrannique de Damas. La seule voie susceptible de le sortir de cette double impasse se résume en un seul processus : l’autocritique et la remise en question des choix réducteurs de la guerre. D’autres acteurs de la guerre libanaise l’ont bel et bien fait, à l’instar de plusieurs grandes figures de la gauche libanaise, telles que Karim Mroué, Georges Haoui, Elias Atallah, Nadim Abdel Samad, Samir Kassir et Nassir el-Assaad – à qui le Liban et ses compagnons de lutte ont fait hier des adieux émouvants. Cette remise en question de choix hérités de la guerre, des ténors de la vie politique libanaise ont également eu le courage de le faire, notamment Walid Joumblatt, Samir Geagea, Samir Frangié et Farès Souhaid, pour ne citer que quelques-uns. Il en a résulté une convergence de sensibilités communautaires diverses lors de l’historique printemps 2005.
Le Hezbollah est-il à même d’effectuer ce grand pas, d’engager une réflexion profonde sur le caractère stérile d’un projet de guerre permanente et d’en tirer les conséquences qui s’imposent en termes d’ouverture sur « l’autre », dans un esprit modeste et fondateur ? Il a tout intérêt à le faire, si toutefois il est quelque peu intéressé à se placer dans une perspective fondamentalement libaniste et à se réserver, aussi, une porte de sortie dans ses rapports futurs avec le peuple syrien. Car dans le cas contraire, il risquerait de se voir accusé d’avoir réprimé ses partenaires nationaux et d’avoir été complice, au plan syrien, de massacres tels que celui de Houla.


Oui, MM Sakr Lebnan et Safa, je partage votre opinion. Tous ceux (Etats, individus) qui ont soutenu ACTIVEMENT le régime de Bachar el-Assad et qui continuent de le soutenir devront aussi être jugés.
11 h 04, le 30 mai 2012