© Jessica Sarhan
Romancier, essayiste et traducteur, Lucien d’Azay a déjà publié une dizaine de livres parmi lesquels À la recherche de Sunsiaré, Tibulle à Corfou, Le Faussaire et son double et Trois excentriques anglais. Il partage sa vie entre Venise, Paris et Londres ; et n’était mandaté par aucun journal ni aucune chaîne de télévision lorsqu’il s’est rendu en Syrie. C’est donc affranchi de toute entrave et libre de ses flâneries, de sa fantaisie et de ses impressions qu’il a entrepris ce voyage. Voyage d’amoureux puisqu’il était avec sa compagne qui portait leur enfant à naître. Voyage d’un homme qui pose un regard aimant et bienveillant sur certains aspects et certaines rencontres de ce chemin vers Palmyre. Et les rencontres ne lui ont pas manqué puisqu’il décrit dans son récit toute une galerie de personnages cocasses, plus vrais que nature, qui relèvent de la caricature et de l’archétype. S’étant fixé pour but de saisir la réalité du pays, ce voyageur ne manque pas, pour autant, de se laisser émerveiller par le beau ; soulignant, à juste titre, qu’il faut « se prêter au rêve lorsque le rêve se prête à nous ». C’est guidé par les ombres d’autres écrivains et voyageurs tels que Chateaubriand, Barrès, Montherlant, Gary, Lévi-Strauss et Camus, qu’il chemine vers Palmyre.
Dans ce récit si caractéristique d’un carnet de voyage, Lucien d’Azay nous livre des clichés que l’on pourrait qualifier de photographiques, des instantanés d’un pays ; de ses villes, de ses souks, de ses hôtels, de ses sites touristiques, de ses minorités ethniques et religieuses, de sa langue opaque et mystérieuse, de ses odeurs, de ses saveurs… Et, de ce point de vue là, ce récit recèle l’attr ait de la découverte pour le lecteur occidental bien plus que pour le lecteur libanais déjà largement familier avec tout cela. Mais au-delà de ces clichés, tout lecteur, quel qu’il soit, découvrira une profonde analyse des comportements, des croyances, des mentalités, des traditions et des raisons pour lesquelles on les perpétue…
Citant Albert Camus, Lucien d’Azay part du principe que le meilleur moyen de faire la connaissance d’une ville est de « chercher comment on y travaille, comment on y aime et comment on y meurt ». L’amour paraissant être, à ses yeux, le critère le plus significatif, l’auteur s’intéresse très vite aux relations hommes-femmes en terre d’Islam. Son regard d’Occidental observe, à titre d’exemple, que la femme est bien plus désirable dès lors qu’elle est voilée, mystérieuse, interdite. D’autant plus désirable que les boutiques de lingerie, dont les articles les plus appréciés sont décrits avec un luxe de détails assez surprenants, vous laissent imaginer bien des choses… et des plus insoupçonnées ! D’Azay observe également que, par un étrange paradoxe, la femme échappe davantage à l’homme depuis qu’il l’a cloîtrée. Confinées dans des gynécées, elles évoluent dans un univers devenu hermétique aux hommes et à leur entendement ; puisque se tissent entre elles des liens et se crée une complicité dont ils se sentent exclus. Exaspérés, ils redoublent alors de méfiance et deviennent violents. En bon observateur, il en déduit que c’est peut-être « une moindre et triste consolation pour un père de famille soumis à un régime autocratique que de savoir qu’il peut lui-même exiger la soumission des siens ».
C’est donc tout naturellement que Lucien d’Azay scrute, en cet été 2008, le régime politique de ce pays au calme apparent. L’acuité de son regard est telle que ses réflexions nous permettent de mieux comprendre les événements qui se déroulent actuellement à Homs, Hama et Damas. En effet, il ne manque pas de relever et de dénoncer la régression du monde arabe, les privations de liberté, la manipulation de la question palestinienne, la corruption des élites, le népotisme de la classe dirigeante, la monopolisation oligarchique du pouvoir et l’antioccidentalisme ambigu et équivoque de l’idéologie baassiste. Analysant les causes, il annonce leurs conséquences à une époque où le feu couvait déjà sous la cendre, mais où rien ne semblait inquiéter véritablement les consciences ; à une époque où Bachar el-Assad était encore perçu comme un allié de l’Occident. Il faut dire que ce président qui fut poussé, bon gré mal gré, dans l’arène politique, qui a vécu en Europe et parle couramment l’anglais et le français, semblait « avoir des vues plus libérales que son père, que son frère surtout ». Et s’il a, un temps, parlé de « réformes, d’ouverture politique et économique, de modernisme même », Lucien d’Azay ne tarde cependant pas à dissiper cet écran de fumée.
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