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Nos lecteurs ont la parole

La guerre d’Algérie, la mémoire et l’actualité

Par Bahjat RIZK
Il y a quelques jours, on a vu en France la non-commémoration officielle du cinquantenaire de la guerre d’Algérie (accords d’Évian du 18 mars 1962) qui a coïncidé avec la tragédie haineuse provoquée par un jeune Français de 23 ans d’origine algérienne, sa cavale sauvage, le long siège de sa maison et sa mort spectaculaire ressemblant à une immolation. Le tueur avait évoqué des raisons idéologiques culturelles pour justifier ses crimes arbitraires et gratuits (l’assassinat de trois soldats dont deux musulmans pour la participation de l’armée française à l’occupation de l’Afghanistan, et celui d’un enseignant juif, de ses deux enfants et d’une troisième petite fille dans une école judaïque, pour l’occupation et les abus israéliens en Palestine).
L’auteur de tous ces meurtres barbares semblait souffrir de carences affectives graves qui avaient entraîné une crise identitaire personnelle récurrente, venue se greffer sur un environnement culturel et social fragile. Certes un passage à l’acte irrationnel laisse peu de place à toute tentative vaine de compréhension ou d’analyse, mais force est de constater que ce déchaînement de violence, réactive dans la situation actuelle que traverse la France, la pulsion mortifère du choc des cultures, demeure depuis la nuit des temps non résolue et reste refoulée, entre la France et l’Algérie depuis un demi-siècle. Le non-dit subsiste de manière assourdissante, tant chez les nationalistes (qui se sont également entre-tués) que chez les pieds-noirs et les harkis. La période qui s’est étendue de 1954 à 1962, aujourd’hui appelée guerre d’Algérie, ayant été une guerre civile doublée d’une guerre coloniale.
La colonisation française devenue européenne a été une colonisation de population et a duré plus d’un siècle et quart. La guerre d’Algérie a fait plus de 500 000 morts dont 400 000 musulmans et a déplacé plus d’un million de pieds-noirs ruinés, chassés de leur terre du jour au lendemain, par peur des représailles. C’était la valise ou le cercueil.
Comparée à la mémoire glorieuse de la Seconde Guerre mondiale, celle des appelés de la guerre d’Algérie demeure refoulée, voire honteuse. Leurs souvenirs sont évoqués à regret. Même le rôle de l’homme providentiel de l’appel du 18 juin 1940 semble ambivalent à travers le discours du 6 juin 1958 (« Je vous ai compris »), après son rappel à la tête du gouvernement, à la suite du coup de force de l’armée française, le 13 mai 1958 en Algérie.
La difficulté est telle que le magazine Géo/Histoire d’avril-mai 2012, consacré entièrement et spécialement à l’Algérie (1830-1962 de la conquête française à l’indépendance), propose sous le titre : Un pays et deux histoires, deux chronologies parallèles sur la même page, avec des dates significatives françaises d’une part et algériennes d’autre part. Nous avons devant nous deux versions subjectives différentes, parfois même antinomiques, de la même histoire. L’Algérie ayant été un département français, peuplé d’autochtones musulmans, de colons français depuis 1830 et d’Européens et juifs, naturalisés français depuis 1870.
La question algérienne semble aujourd’hui plus que jamais complexe et passionnelle, d’autant plus qu’elle est relayée dans le sens inverse, par celle des descendants de la troisième génération des immigrés, des pieds-noirs et des harkis, qui ne trouvent toujours pas leur place dans une mémoire collective apaisée. Les paramètres identitaires étant constants depuis Hérodote, ils sont plus ou moins bien négociés, selon les traumatismes de l’histoire, et ils continuent à hanter l’affectif profond des peuples et leur instinct de survie (langue maternelle, religion des pères, race d’origine et mœurs). Les textes de Claude Lévi-Strauss, délivrés à l’Unesco : « Race et histoire en 1952 » et « Race et culture en 1971 », montrent la différence subjective légitime d’observation, selon qu’il s’agisse de sociétés colonisées ou de sociétés immigrées. L’immigration devenant avec le temps et la démographie une sorte de colonisation culturelle à rebours. Cela étant bien entendu valable pour toutes les sociétés et toutes les cultures.
Le Liban lui-même, qui a connu depuis bientôt trente-sept ans une guerre civile doublée d’une guerre régionale dont il ne parvient pas à définir unanimement les dénominations et les faits, devrait également effectuer un travail sur lui-même.
Ce non-dit de la mémoire associé à la violence de l’actualité intervient en France, en pleine campagne présidentielle, à l’heure où les dix candidats officiels sont partagés entre les préoccupations économiques et les préoccupations identitaires, renforcées et amplifiées dramatiquement par la mondialisation.
La revue Philosophie, en quête de cadre référentiel, a représenté sur sa couverture du numéro d’avril les deux principaux candidats, l’un (François Hollande) sous les traits de Rousseau et l’autre (Nicolas Sarkozy) sous ceux de Hobbes, en titrant : « Le vrai duel de la présidentielle ». En effet, comme à son habitude, la gauche semble plus utopiste, défendant un discours humaniste parfois béat, et la droite se veut plus réaliste, prônant un discours matérialiste quelque peu calculateur. Même si la générosité, la sincérité, la démagogie et la manipulation politique sont souvent largement partagés dans les deux camps. Ces deux grandes tendances sont pour la première fois équitablement débordées sur leurs ailes, par le Front de gauche et le Front national, tous les deux, comme il se doit, dans la démesure et les excès de langage et de symboles, l’un prenant d’assaut la Bastille et l’autre s’accaparant Jeanne d’Arc, mais ayant tous les deux en commun leur radicalité structurelle, avec pour troisième compagnon le candidat du centre, de plus en plus isolé, qui ne parvient plus à proposer un rassemblement ou une synthèse et qui ne sait plus vers qui se tourner.
C’est finalement le report des voix au second tour qui décidera de l’issue de la bataille électorale. Mais quel que soit le nom du président élu le 6 mai prochain, il devra faire face à des crises désormais endémiques. La mondialisation, en faisant tomber les murs et les frontières, a créé un espace à ciel ouvert, à la dimension du globe, dont on ne parvient pas à savoir s’il sera un champ de libertés renouvelées et solidaires ou un champ de batailles individualistes et ininterrompues.
Il y a quelques jours, on a vu en France la non-commémoration officielle du cinquantenaire de la guerre d’Algérie (accords d’Évian du 18 mars 1962) qui a coïncidé avec la tragédie haineuse provoquée par un jeune Français de 23 ans d’origine algérienne, sa cavale sauvage, le long siège de sa maison et sa mort spectaculaire ressemblant à une immolation. Le tueur avait évoqué des raisons idéologiques culturelles pour justifier ses crimes arbitraires et gratuits (l’assassinat de trois soldats dont deux musulmans pour la participation de l’armée française à l’occupation de l’Afghanistan, et celui d’un enseignant juif, de ses deux enfants et d’une troisième petite fille dans une école judaïque, pour l’occupation et les abus israéliens en Palestine).L’auteur de tous ces meurtres barbares semblait...
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