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Ghassan Salamé : Le dialogue, c’est d’abord une lutte contre soi-même pour comprendre l’autre

Salon du Livre de Paris Dans le cadre d’un débat au Salon du livre de Paris, l’ancien ministre Ghassan Salamé a rendu un vibrant hommage à Samir Frangié, analysant son apport à la culture du dialogue et de la paix au Liban.
OLJ
19/03/2012

C’est un hommage sans pareil que l’ancien ministre de la Culture, Ghassan Salamé, a rendu à Samir Frangié dans le cadre de la table ronde organisée à la Foire du livre de Paris autour de l’ouvrage de M. Frangié, Voyage au bout de la violence.


Voici le texte de cet hommage que L’Orient-Le Jour reproduit ici à titre exclusif :


« Qui a donc assassiné la nuance ? Samir a écrit un livre pour répondre à cette redoutable question. Car au-delà des hommes qu’elle tue, des bâtiments qu’elle détruit, du patrimoine qu’elle viole, des villes qu’elle divise, des villages qu’elle éradique ou du vivre-ensemble qu’elle fait partir en fumée, la violence met à mort cette qualité supérieure qu’est la subtilité. Et ça, Samir ne saurait lui pardonner. Voilà donc la victime identifiée, tout comme l’assassin. Restait à raconter le crime, et Samir le fait avec conviction et non sans élégance.


« Un mot sur l’auteur d’abord, même si, le concernant, je ne saurais prétendre à quelque objectivité que ce soit. J’avoue avoir trouvé un gîte sous son toit quand les chars israéliens encerclaient notre capitale, d’avoir goûté à un méchoui trop grillé, et sur son balcon de cuisine pour éviter les balles perdues, d’avoir trouvé quelques maigres sesterces pour imprimer ses photos quand il s’est présenté aux élections, d’avoir lu et parfois coécrit ses innombrables plans pour rétablir la paix civile, d’avoir tenté avec lui de libérer de nombreuses victimes civiles enlevées par des gangs en folie et, incidemment, d’avoir comploté avec lui pendant près de quarante ans pour neutraliser les violents a défaut de pouvoir les transformer en anges.


« Sur ce parcours rocailleux, il y eut quelques moments difficiles où les assassins de la nuance ont réussi à nous rejeter dans la marge et à donner libre cours à leurs kalachnikovs, voire à leurs couteaux de cuisine et, d’autres, plus heureux, où, avec l’aide d’un patriarche malicieux, d’un président d’assemblée subtil, ou d’un entrepreneur converti à la politique, nous avons triomphé des violents. L’un de ces moments heureux porte encore le nom d’un lieu de villégiature en Arabie. Le site y est beau, les constructions plutôt laides, mais l’accord qui y a été scellé a mis fin à une décennie et demie de tueries.


« Une si longue complicité n’est guère propice à l’objectivité, mais elle présente l’avantage de connaître les secrets les mieux cachés de l’auteur. Laissez-moi en divulguer quelques-uns. Contrairement à ce que certains pensent, Samir exerce bien un métier : il est guérisseur et il soigne en particulier les brutes épaisses par un mélange de persuasion et de marginalisation. Et c’est pourquoi son livre de chevet, c’est René Girard et non point Machiavel. Mais comme il est né Frangié, ses patients proviennent surtout de l’ample, très ample, classe politique de son pays. Et s’il lui arrive de chercher une position dans le quasi-État libanais, c’est moins pour perpétuer une quelconque tradition familiale, que pour être encore plus près de ses patients et tenter de les empêcher de commettre de nouvelles bêtises.


« Ce guérisseur rencontre, certes, un succès inégal au vu du nombre important des patients et du fait qu’ils nient trop souvent leur maladie. Mais cela ne l’arrête guère dans ce qu’il considère être une vocation plutôt qu’une profession, car Samir est lui-même atteint d’un mal incurable : un indécrottable optimisme dans la nature humaine. C’est pourquoi son humeur est restée égale le long de son parcours. Modeste dans le succès, il est détaché dans les revers et toujours prêt à se remettre en quête de paix civile. Cette équanimité n’a cessé d’irriter ses amis, mais elle les a aussi toujours stimulés.


« Car Samir n’est pas un non-violent de conviction mais d’instinct. Une église souillée par des tueurs a pu terroriser l’adolescent, un centre-ville dévasté par des milices a pu horrifier le jeune homme, une rechute dans la violence a pu choquer celui qui était devenu un maître d’opinion. Mais ces accès de violence ne faisaient en réalité que conforter des tares congénitales héritées du chêne tombé trop tôt qu’avait été son père : une foi profonde dans la raison, une suspicion enracinée face aux passions collectives et un rejet spontané des méthodes musculaires dans les relations entre les hommes. Le père avait cherché à insuffler des valeurs urbaines dans son village natal connu pour sa rapidité dans l’usage de la gâchette, le fils a dû traiter un pays entier converti aux us et coutumes dudit village. Père et fils auront également mis leurs racines tribales au service d’une patrie à créer et d’une urbanité à établir. Nous leur sommes reconnaissants d’avoir donné, tous les deux, l’exemple d’un tel dépassement des racines dans une geste volontariste qui n’a jamais douté de ses objectifs.


« Mais, pour dépasser, il faut d’abord reconnaître. Samir était trop intelligent pour ne pas voir en face les stries et les clivages qui segmentent son pays et le nôtre. Loin de calquer un modèle pioché dans quelque Duverger ou Burdeau sur une réalité tribale ancestrale, il a reconnu les sillons profonds qui partagent la société et a tenté de les réconcilier. C’est pourquoi la lucidité de l’analyste et le réalisme de l’observateur l’ont toujours emporté en lui sur la facilité dans laquelle d’autres sont tombés en croyant pouvoir traiter le mal en l’ignorant. Samir n’a jamais été compris par certains de ses concitoyens qui fanfaronnaient leurs solutions sans prendre la peine de diagnostiquer d’abord le mal, affichant des remèdes à la clé à des réalités qui n’avaient cure de leurs enfantillages. Mais conscient que les guerres commençaient toujours avec les mots, comme dit l’antique poète, il a considéré les polémiques indignes de sa personne et les a toujours évitées, non sans un brin de mépris pour ceux qui s’y engageaient.


« Car Samir est un curieux, en quête d’idées nouvelles, non de leçons apprises, à la recherche de solutions authentiques, non de pièces rapportées. C’est pourquoi c’est un maître de la conversation plutôt qu’une bête de tribunes, moins adepte des sermons et autres discours que praticien du dialogue. Dialogue, dialogue ! Que de farces n’a-t-on organisées en ton nom! Que n’a-t-on rigolé avec Samir de ceux qui prétendent y aller armés de leurs certitudes et de leurs parti pris. Samir, lui, a toujours su que le dialogue n’était pas un combat avec l’autre, mais d’abord une lutte contre soi-même pour écouter l’autre, pour le comprendre et pour accepter, non seulement de le changer mais aussi d’être transformé par lui. Je connais peu de Libanais qui s’engagent vraiment dans une telle aventure mais, guérisseur qu’il est, Samir sait qu’il ne saurait s’y soustraire.


« À défaut d’en venir à bout de la violence, Samir nous conte un voyage plein d’embûches, une équipée mouvementée, en réalité une épopée sanglante dans un Liban victime de la violence des siens autant que de celle des autres et, plus largement, dans un Orient trop injuste pour être aussi proche qu’on le voudrait. La candeur de l’acteur s’y mêle avec la lucidité du spectateur et ce sont là deux qualités qui deviennent trop rares pour ne pas les mentionner. Mais ce que je retiens de plus attachant dans le parcours de l’auteur autant que dans le récit de l’analyste, c’est cette perméabilité permanente à l’espérance. Dans l’Orient compliqué, Samir vit avec un espoir simple. Cela fait sa force et cela, depuis bientôt quarante ans, nourrit mon admiration et abreuve mon amitié. »

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