C’est le limon de la vie, à travers les mots, que traduit Joumana Haddad. Elle qui n’a jamais eu froid aux yeux et encore moins au bout de sa plume. Une plume à la fois griffe et caresse. Toujours franche, mais peut-être un rien exhibitionniste dans la pompe et le lyrisme de ses audaces et de sa provocation. Son parcours entre la démoniaque Lilith, son assassinat de Shéhérazade et son magazine Jasad à consonance ouvertement existentialo-sexuelle (une primeur pour la pudibonderie du monde arabe !) n’est guère innocent.
Elle récidive et signe aujourd’hui, en une langue arabe moderne, drue, châtiée, pure comme du cristal, un ouvrage bicéphale. Mais ne vous fiez pas aux apparences car cette magicienne, cette sorcière au sens séducteur du terme, peut aussi, incroyablement et avec quelle facilité, manier la plume en plus d’une langue étrangère comme un samouraï manierait le sabre. Ouvrage donc aux deux textes complémentaires, écrits simultanément, pour le culte de soi, l’introversion, la quête des origines et de l’identité. Ouvrage essentiel et symboliste où le verbe est un Parnasse érotomane et le poème une prose somptueuse. Expressions libres, orageuses, impudentes et musiciennes levant les voiles sur la plus absolue nudité du moi, comme la danse aux sept voiles de Salomé. Deux livres qui s’imbriquent comme corps en fusion, comme extase pour un coït infini. Deux livres : Joumaniyat, illustré avec une délicatesse et une finesse « matissiennes » par Amine el-Bacha, et Kitab el-Jim, se prolongent l’un l’autre, se lovent l’un dans l’autre, tête bêche, comme une dévorante position renversée du Kama-sutra.
Pour cet aigle illustrant la couverture du Kitab el-Jim d’Amine el-Bacha qui picore la bouche béante d’une amante goulue, vorace et offerte, l’image est clairement annonciatrice du ton et de la couleur de l’opus. Introspection sans préjugés à travers les vocables, avec un sens païen du plaisir et de la volupté, jusqu’au plus profond de l’être. L’autre et le poème sont inspiration et nourriture. Plongée aux abysses de soi pour mieux retrouver tous les miroirs intérieurs, elle fouille sans complexes dans les viscères pour tirer au clair même ce qui est nauséeux, voyage intrépide au gré du flux du sang pour emboîter le pas au pouls de la vie. Bain de salive, de semence, de lait, débauche des sens en tous sens pour la volupté du corps et la vibration de la peau. On entre ici en terrain intime dès le premier jet de mots, dès le premier cri de la naissance. Véhémente, farouche, prédatrice, féline, rebelle, redoutable cavalière d’une traversée humaine sans frontières ni barrières, l’auteure revendique le droit à la liberté, à la singularité, au rêve, à l’indépendance, à la copulation, à l’isolement, à l’épanouissement, à la créativité. Une femme qui dit tout cela, sans crainte de représailles, dans un monde régi par les hommes, est-ce du toupet, du cran, de la révolte, du défi, de l’inconscience, ou de la poudre aux yeux, de la surenchère, de la provocation ? Bien sûr la poésie est le royaume de la métaphore, mais les vents de la réalité n’en sont pas moins perceptibles.
Et puis peu importe, le poème, lieu de tous les positionnements, est ici un fleuve dangereux qui charrie tout sur son passage pour se reconstruire ailleurs. La poésie est pouvoir de tout dire. De tout transcender, de tout aborder, de tout saborder. La généalogie du Livre du moi cède en vagues tumultueuses, furibondes, incantatoires, insolentes, impudiques, ses couches, ses strates, ses lignes chargées de soufre, de venin, d’embruns mais aussi d’une tendresse boréale. Le désir de couper toutes les amarres est évident. Surtout dans cet emploi subtil, électrisé, révolté (dans un ton mêlant invective, anathème et supplication) d’une langue arabe, certes emphatique et rhétoricienne, mais sans nul doute touchée et illuminée par la grâce et la force de plus d’une culture, d’une civilisation, d’un savoir…
Après cette houleuse agitation de conscience, Joumana Haddad, par le biais de ce livre qui se fond dans un autre, émerge de Joumaniyat avec des haïkus et des aphorismes érotiques. Sensualité à outrance qui piège l’homme et, sans vergogne, dans une désarmante simplicité naturelle, lance ses filets comme une Diane chasseresse lâcherait ses flèches. Une femme orientale est dans le sillage « apollinairien » des « Onze mille verges », ses verdeurs, ses ardeurs… Une femme orientale qui explore toutes les zones érogènes et ne craint pas les mots pour consommer, dévorer, avaler le mâle. Non en mante religieuse, mais pour mieux assouvir sa soif de la vie. Car « l’autre », c’est toujours ce qui manque pour être soi, pour se réaliser. Mais aussi cela pourrait être tout simplement détails ou incident de parcours. En attendant l’élu…
Aisselles, tétons, vis dressé, fourrure pubienne, morsure au cou, toison parfumée, toute la panoplie et la carte du désir, ludique et sexuel, sont amplement déployées. Avec des mots qui sonnent justes à travers des images qui ont du piquant et interpellent. Et parfois même de l’humour, même si ce n’est pas de très bon aloi ! Tenez, Joumana dit : « La distance entre ma hanche et mon genou est de cinquante centimètres. Combien faites-vous de l’heure ? » Mais il y a mieux dans ces petites pensées droit échappées à une alcôve brûlante. Elles ont des sifflements et des mugissements de vents indomptables. Préavis : « Ne soulève pas ma robe. Tu vas lâcher une bande de loups. »
C’est ce ton d’amazone, de guerrière du sexe qui séduit chez Joumana Haddad. Mais avant toute chose, par-delà cette pose aguichante de femme orientale libre et libérée, il y a la vertu et la maîtrise d’écrire. De bien écrire. Comme pour une partition où rien n’est oublié à la clef.
Elle récidive et signe aujourd’hui, en une langue arabe moderne, drue, châtiée, pure comme du cristal, un ouvrage bicéphale. Mais ne vous fiez pas aux apparences car cette magicienne, cette sorcière au sens séducteur du terme, peut aussi, incroyablement et avec quelle facilité, manier la plume...


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