Rechercher
Rechercher

À La Une - Liban

Il était une fois, à Beyrouth, le Piccadilly...

Il a connu l’euphorie des jours heureux à Hamra, puis le silence des années d’après-guerre. Le théâtre Piccadilly, symbole d’une ville qui a changé de refrain, a éteint les lumières de son immense lustre, fait taire les musiques et les applaudissements et baissé son imposant rideau rouge en 2000. Reste la mémoire, vivace...

La rue Hamra, un jour de semaine, sous un soleil presque insolent pour un mois de février si pluvieux. Le hurlement des klaxons sonne comme une série d’insultes, les voitures se disputent le mm2 d’air libre. La vie, banale et quotidienne, suit son cours. Le passant, dépassé comme à chaque fois, tente de poursuivre son chemin, regrettant un temps où le chaos était organisé, où la rue faisait battre le cœur de la ville avec joie et élégance. Dans un constat amer, les témoins d’avant-guerre se posent à chaque fois la même question : « Que reste-t-il de ces beaux jours ? » Que reste-t-il du Horseshoe, de l’Express, du Wimpy, de Chez André et des autres ?

 

Les cafés ont changé de formules ou de propriétaires. Les cinémas Colisée, Strand, Hamra, Eldorado, Edison et Saroulla sont tombés dans l’oubli. Le public est différent. Et le théâtre Piccadilly ? Présent dans son absence, muré dans sa retraite anticipée, il résiste aux promoteurs dépourvus de toute nostalgie. « Ce sera à nouveau un prestigieux théâtre ou rien », affirment pourtant les propriétaires.

 

Le Piccadilly... « Un paysage si bien caché », comme dirait Trenet, à la rue Omar ben Abdel-Aziz. Sous l’enseigne célèbre, décorée de rideaux en néon blanc tellement seventies, et qui a perdu quelques-unes de ces lettres, un homme pressé dévore sa mankouché sans même jeter un regard sur la façade désuète, pendant qu’un mendiant, installant son QG sur le trottoir, espère la sienne. La porte du théâtre, autrefois magique, s’ouvre parfois à quelques privilégiés. Lentement, comme pour ne pas déranger, ces derniers sont invités à entrer, avec les précautions d’usage lorsqu’il s’agit de rencontrer une personne fatiguée.

 

Alors, brusquement, le silence s’abat telle une claque sur cette journée ordinaire. Le spectacle est irréel. Une impression de fin du monde. D’un monde qui s’est figé. D’un arrêt sur images. Les chaises en bois, tapissées de velours, avec leur écusson d’origine, sont toujours là, noyées dans une obscurité presque totale. De même que les balcons, les fauteuils clubs, les guichets, les vestiaires et le bar anglais, le lustre immense et la scène, dévorée par les flammes. Sur le mur, une date gravée par un pompier : 19/8/2000. Depuis ce jour fatal, la salle se désagrège, fanée par l’humidité de l’impitoyable temps qui passe. La poussière, partout, les débris de verre, les vieilles factures qui traînent et ce sentiment d’abandon jettent un triste voile sur nos souvenirs.

 

 


 


Si le Piccadilly m’était conté...

Que reste-t-il du théâtre Piccadilly, ainsi baptisé en hommage au fameux théâtre londonien ? Du centre éponyme, alors très contemporain, qui logeait des bureaux et des boutiques de mode ? Du « Amusement Center », avec ses flippers, voitures téléguidées et autres jeux, qui faisait la joie des jeunes, les samedis après-midi ?

 

Il reste des souvenirs et des hommes, gardiens de cette gloire d’antan. Mohammad el-Bibi en est un. Lui qui fut directeur de la société Mamech Itani, autrefois gérante du théâtre. Généreux et content de partager ces moments sacrés, il ressort les dates et les photos, comme un inventaire de bonheurs qu’il a bien connus.

 

« La salle de théâtre, qui était la plus grande au Liban, a été inaugurée le 6 novembre 1966 avec un ensemble musical de Vienne, en présence de Saëb Salam et de nombreuses personnalités politiques et mondaines. On y entrait comme dans un temple ! 800 places, des arcades en plâtre recouvertes de dorures, des plafonds immenses, une dizaine de loges... Le théâtre affichait souvent complet quand il s’agissait des pièces des frères Rahbani ou des concerts de stars internationales. La tenue de rigueur était de mise. Le parfum des femmes inondait la salle », raconte el-Bibi. Les gens se retrouvaient au bar anglais. Quelquefois, les soirées duraient jusqu’à 2 heures du matin... « À l’affiche, ont figuré des artistes internationaux et locaux. Dalida, qui venait chanter chaque année, Céline Dion, les ballets russes, la Comédie française, Magida el-Roumi, Salwa el-Katrib, les frères Rahbani et Feyrouz. Et des pièces célèbres, telle Ya ich ya ich, Nas min Wara, Hala wal malak, Loulou, Petra ou encore al-Mahatta.

 

En 1968, le cinéma a ouvert ses portes avec la projection du film Docteur Jivago et un fabuleux Omar Sharif. La séance débutait par un interlude au piano, qui montait sur scène à l’aide d’un monte-charge, pour disparaître dans sa trappe quelques minutes plus tard. Le lustre monumental, qui avait alors coûté des centaines de milliers de livres libanaises, descendait automatiquement pour être nettoyé et remis à neuf.

 

Puis vint la guerre... L’exil de toute vie normale. Le départ d’une catégorie de Libanais et la fin d’une certaine allégresse. Le kaki remplace la cravate noire. En 1982, le théâtre est occupé par des miliciens palestiniens. Arafat dort souvent dans le garage du Piccadilly.

 

De nombreuses petites paix vont suivre. Le théâtre redémarre avec Saïf 840 des Rahbani. Malgré la volonté des responsables, les temps, à l’évidence, avaient changé : « Ce n’était plus le même public, ni la même ambiance, au théâtre et en dehors du théâtre. » Le 19 août 2000, alors que des techniciens installent le décor de la pièce Kabset Zer de Marwan Najjar, le feu embrase les lourds rideaux de velours, puis la scène. La salle est envahie par la fumée. L’incendie, presque symbolique, sonne le glas de toute une époque.

 

Depuis, la salle mythique attend qu’on lui propose une nouvelle vie à la hauteur de son passé. En dépit des rumeurs de destruction, démenties par les propriétaires, elle se bat contre l’humidité, le poids des années et le désespoir des longues attentes.

 

« Ce sera à nouveau un prestigieux théâtre ou rien », lui ont-ils promis.

 


La rue Hamra, un jour de semaine, sous un soleil presque insolent pour un mois de février si pluvieux. Le hurlement des klaxons sonne comme une série d’insultes, les voitures se disputent le mm2 d’air libre. La vie, banale et quotidienne, suit son cours. Le passant, dépassé comme à chaque fois, tente de poursuivre son chemin, regrettant un temps où le chaos était organisé, où la rue faisait battre le cœur de la ville avec joie et élégance. Dans un constat amer, les témoins d’avant-guerre se posent à chaque fois la même question : « Que reste-t-il de ces beaux jours ? » Que reste-t-il du Horseshoe, de l’Express, du Wimpy, de Chez André et des autres ?
 
Les cafés ont changé de formules ou de propriétaires. Les cinémas Colisée, Strand, Hamra, Eldorado, Edison et Saroulla sont tombés dans l’oubli. Le...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut