Est-ce que l’imbrication des événements internationaux et régionaux qui secouent certains pays du Moyen-Orient depuis un an et leur interaction avec les mouvements des printemps arabes vont occasionner la fin d’une tranche de l’histoire contemporaine de la région ? Est-ce que l’apparition de deux nouveaux joueurs sur la scène régionale, la Turquie et l’Iran, à côté d’Israël, prépare l’éclosion d’une ère nouvelle dans tous ses pays ?
Après la Tunisie, l’Égypte et la Libye, on assiste à la fin inéluctable, mais non immédiate, du régime en Syrie et, avec elle, celle probablement d’une page noire de l’histoire contemporaine de tous ses riverains, dont celle du Liban. Le délai de survie dont bénéficie aujourd’hui le régime en Syrie pourrait être éventuellement justifié par son obligation de finaliser une « prestation de service » qui aurait fait suite à une alliance objective à long terme, dans laquelle Israël se serait engagé, au lendemain de la perte du Golan, à maintenir le régime Assad au pouvoir contre l’engagement réciproque de son régime à participer à l’exécution d’une série d’actions sur le terrain, visant à faciliter un changement de la géopolitique régionale devant faciliter le règlement du conflit israélo-palestinien. Commencée par la guerre du Liban en 1975, sa première action s’est soldée par la défaite qu’elle a infligée à l’infrastructure militaire palestinienne sur le territoire libanais et le renvoi de ses combattants vers les territoires palestiniens pour qu’Israël puisse mieux les contrôler. Elle a ensuite profité de sa tutelle sur le Liban, pour y morceler son pouvoir, paralyser ses institutions et vider sa Constitution de sa « substantifique moelle ». Elle continue aujourd’hui à assumer ses responsabilités de sous-traitance et agit sans sourciller face à la révolte de son peuple. Elle se doit apparemment de finaliser sa part du projet géostratégique susmentionné dans les meilleurs délais et en tout cas avant l’accession d’un autre régime au pouvoir en Syrie. Il suffit, pour preuves à l’appui de cette analyse, de se rappeler les tergiversations et le temps mis par les décideurs occidentaux et les instances internationales pour intervenir au Liban entre 1975 et 2005. Le même scénario se répète actuellement en Syrie, où l’intervention internationale se fait attendre pour interrompre le bain de sang et les horreurs quotidiennes vécues par l’opposition et la population civile, soumises depuis des mois à une répression féroce de la part de l’armée régulière et des « chabbiha » du régime. Le Liban, suite à tous ces événements, continue à subir lui aussi le diktat du régime syrien qui, fort du mutisme international, annonce et signe des actions militaires au Liban-Nord et dans la Békaa, dans une perspective évidente d’entreprendre des opérations de modulations et de changements frontaliers. Cette multiplication des foyers de feu, l’utilisation de la politique de la terre brûlée et l’extension du chaos, à l’intérieur et sur toutes ses frontières, hormis celles avec Israël, corroborent là aussi les allégations et les interrogations de nombreux observateurs et analystes politiques quant au véritable cahier des charges de ce régime.
Dans cette partie d’échecs régionale, quels rôles jouent l’Iran et le Hezbollah ? Sont-ils eux aussi des acteurs engagés fondamentalement dans cette mise en place, où cherchent-ils uniquement à profiter de tous les bouleversements en cours, et plus principalement du dossier palestinien, pour établir leurs pions sur l’échiquier national, régional et international ? La réponse claire à cette interrogation tombera automatiquement une fois le printemps syrien terminé, mais d’ores et déjà on peut affirmer que les deux destins sont liés et que les résultats de ces confrontations détermineront les orientations futures de la politique régionale et l’apparition des nouvelles zones d’influence. C’est là en effet que se joue aussi l’avenir du Liban.
Mais en attendant, la conséquence directe et essentielle en tout cas de toutes les actions engagées dans les différents printemps arabes, dont actuellement celui de la Syrie, va bien au-delà des objectifs intrinsèques qu’ils se sont tracés. Elle a permis en effet de faire l’impasse sur le dossier palestinien et a réussi à bloquer le processus de reconnaissance internationale de l’État de Palestine qui était sur le point d’être votée en novembre dernier par la communauté internationale. Elle a permis à Israël de poursuivre sa politique d’implantation à Jérusalem et lui donne le temps de préparer avec plus de sérénité la création d’un État palestinien en Jordanie plutôt que dans la géographie et les limites territoriales actuelles. C’est dans cette perspective qu’il faudrait peut-être interpréter les « prolongations » qui sont données à Bashar el-Assad, avant de sonner le glas du régime alaouite et la fin des confrontations dramatiques qui secouent la Syrie et qui interpellent le monde par leur sauvagerie.
Ce n’est probablement qu’à ce moment que quarante ans de dictature, d’atteinte aux libertés et à la démocratie, de guerres, d’assassinats et de tutelle directe où indirecte du Liban prendront fin. C’est aussi et concomitamment que la libération de l’État libanais et de ses institutions de la mainmise syrienne et de ses alliés libanais, dont principalement le Hezbollah et le CPL, pourra intervenir.
Tout porte à croire que ce scénario est vraisemblable. Il suffit d’observer, du côté libanais, le grand cirque qui se déroule ces dernières semaines au sein d’un gouvernement en pleine turbulence, et où le désarroi plane et lézarde la cohésion de l’équipe forte par ses armes et ses alliances extérieures, mais toutefois éparse, incohérente et majoritairement ignorante du sens du service public. Il n’en faut pour preuve supplémentaire que le ton doctoral, tantôt ironique, tantôt agressif du général chaque fois qu’il égrène derrière son desk son chapelet de remontrances et d’insultes gratuites et venimeuses à l’égard de tous ceux qui ont le malheur de ne pas être d’accord avec lui. Malgré donc cette dangerosité, la mégalomanie boulimique de son principal allié politique et les appuis régionaux dont ils bénéficient, cette équipe, qui n’a jamais cessé d’être profondément critique à l’égard de ses prédécesseurs, se trouve aujourd’hui bloquée. Les problèmes inextricables des nominations administratives, la reconduction de l’accord entre le Liban et l’ONU en ce qui concerne le Tribunal spécial pour le Liban, les relations avec la Syrie et bon nombre d’autres sujets intérieurs épineux, en plus de la scission au sein du gouvernement sont autant de signes avant-coureurs de futurs changements locaux et régionaux.
L’issue du voyage du Premier ministre Mikati à Paris ressemblera-t-elle à celle de Saad Hariri aux États-Unis ou sera-t-elle porteuse de bonnes nouvelles et de bouleversements heureux et sereins ?
Il faut en tout cas espérer que le Liban, à travers toute sa mosaïque, sera prêt, en temps opportun, à reprendre le gouvernail et à rectifier son tracé étatique et institutionnel pour coller à nouveau avec ses traditions démocratiques et culturelles, consolider ses assises intercommunautaires en adoptant à l’unanimité un statut de neutralité objective qui le mettra à l’abri à l’avenir de tous les tiraillements qui ont déchiré constamment son tissu sociopolitique et mis en danger sa stabilité et sa paix civile.


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