Des carcasses de voitures brûlées jonchent la rue devant l’église Sainte-Thereza à Madalla, au Nigeria, visée par un attentat le dimanche de Noël et qui a fait au moins 49 victimes. Photo Reuters
Garder la tête froide est difficile dans un tel contexte, surtout face à la surenchère de termes hasardeux venant comparer ces événements à l’incomparable. Par exemple, au milieu de la valse des condamnations internationales envers les agissements de Boko Haram, le président nigérian Goodluck Jonathan lui-même n’a pas choisi de châtier son vocabulaire pour calmer les esprits, en déclarant au micro de la BBC que le pays s’enfonce dans une situation « pire que la guerre du Biafra » (conflit qui fit tout de même plus d’un million de morts entre 1967 et 1970). De son côté, l’Organisation des Nations unies, par l’intermédiaire du Haut-commissaire aux droits de l’homme Navy Pilai, a évoqué le terme de « crimes contre l’humanité » à l’encontre de la secte, si sont établies par la justice la systématicité et la généralité des attaques contre la population.
Alors que le Nigeria est un pays tristement coutumier de la violence interethnique et/ou interconfessionnelle, il est néanmoins intéressant de remarquer une nouveauté essentielle dans la forme des attaques perpétrées. Selon Bernard Caron, expert du Nigeria et spécialiste de la langue Haoussa (le dialecte employé par la secte), « des violences prenant la forme de voitures piégées kamikazes, ou d’attentats à la bombe, ce n’est pas du tout une pratique habituelle. C’est même tout à fait inouï au Nigeria ». Cela pose la question des caractéristiques véritables de Boko Haram, mais aussi celle de ses revendications.
Boko Haram, une secte radicalisée
Au fond, personne ne sait réellement quelle est l’exacte nature des liens entre la secte et les nébuleuses terroristes qui sévissent au-delà de la frontière nord du pays ; bien que l’occident aime à se faire peur en apposant toujours plus hâtivement l’étiquette d’el-Qaëda (par l’intermédiaire de sa petite sœur el-Qaëda au Maghreb islamique) sur les mouvances terroristes de la région. Une chose est certaine : « Le nouveau mode d’opération est quelque chose de très nettement exogène, qui vient d’ailleurs », affirme Bernard Caron.
Aujourd’hui, les contours de Boko Haram, sont assez peu définissables. Ses revendications sont nombreuses et confuses, depuis l’application de la charia sur l’ensemble du territoire nigérian jusqu’à l’ultimatum lancé aux chrétiens du nord au début du mois de janvier en vue de leur faire quitter la région. D’après Michel Galy, spécialiste de l’Afrique et professeur à l’Institut français des relations internationales, « originellement, le nom de la secte signifie “l’interdit de l’éducation occidentale”. Mais il s’agissait plus d’une réaction culturelle contre l’appareil étatique nigérian que contre les Occidentaux ou les chrétiens, malgré ce nom. C’est par la suite que tout a changé, pour deux raisons. D’une part, la répression contre Boko Haram en 2009 et la mort de son fondateur Mohamed Yusuf (au cours de combats qui ont fait 800 morts dans le quartier général de la secte à Maiduguri, capitale de l’État de Borno au nord-est du pays). D’autre part, le fait que les combattants ou les membres de l’organisation se sont alors enfuis au Niger ou au Tchad. C’est ainsi que des contacts avec d’autres mouvements islamistes se sont mis en place. Ensuite, de nouveaux leaders comme (Seyni) Oumarou ont radicalisé leur discours, faisant notamment un appel au jihad au Nigeria. Nous n’avons pas de texte étudiable : ce n’est pas un mouvement idéologique, dont les références ont changé depuis le salafisme jusqu’à un mimétisme relatif avec el-Qaëda ».
Boko Haram a connu une autoradicalisation progressive, s’attaquant à des cibles toujours plus variées. Si elle optait à l’origine pour des représentations de l’État, elle s’est peu à peu tournée vers les symboles de la communauté internationale (25 personnes furent tuées lors de l’attaque du siège des Nations unies à Abuja le 26 août dernier), puis les civils : musulmans d’abord (comme en témoignent les nombreux attentats contre des lieux de débit d’alcools) et enfin chrétiens aujourd’hui. Face à la flambée des violences, les institutions du Nigeria, pays fédéral, ont des difficultés à imposer une réponse efficace.
Un pouvoir fédéral qui ne fédère pas
Pour lutter contre ce que le président Goodluck Jonathan appelle « le cancer » qui veut « tuer le pays », l’état d’urgence a été décrété dès le 31 décembre dans les États de Borno, Yobe, Plateau et Niger. Par ailleurs, plusieurs frontières terrestres avec des pays limitrophes ont été fermées. Alors que le Nigeria vient de traverser une crise sociale majeure au sujet du pétrole (voir cadre), ces mesures prises ne semblent pas avoir eu les effets escomptés. Les accrochages se multiplient entre les membres de la secte et la Force d’intervention conjointe (JTF) menée par le colonel Victor Ebhaleme. S’enchaînent victoires triomphales lors d’arrestations de chefs présumés de l’organisation et humiliations au moment de leur évasion, comme ce fut le cas le 18 janvier avec la fuite de Kabiru Soto, soupçonné pour l’attentat de Noël à Madalla. Les combats se concentrent aujourd’hui dans la région de Maiduguri, l’ancien fief de la secte.
Au moment d’expliquer l’origine de cet enlisement, il se murmure que l’effet spectaculaire des attentats aurait pu être mis à profit par des forces politiques traditionnelles du pays pour fragiliser le pouvoir en place, et en particulier son président. Selon Michel Galy, « il faut remettre tout ceci dans le contexte des élections au Nigeria. Il y existe une règle politique non écrite essentielle : un nordiste doit succéder à un sudiste à la tête de l’État, autrement dit le plus souvent un chrétien remplace un musulman, et ainsi de suite. Goodluck Jonathan a perdu une partie de sa légitimité en rompant cette règle en 2010. Le prédécesseur du président (Umaru Yar’Adua) était un nordiste musulman. Or c’est Jonathan qui a assuré l’intérim à sa mort. Et quand cette période s’est terminée, il s’est représenté et a été élu dans une élection par ailleurs contestée. (...) Ainsi, il est un homme à abattre, dans le sens politique du terme, par les nordistes. La tentation est forte pour eux d’instrumentaliser plusieurs mouvements, dont Boko Haram ».
Le Nigeria au centre de toutes les attentions
L’aggravation des tensions pourrait avoir des conséquences désastreuses, car le pays est dans une position éminemment stratégique sur plusieurs plans. À l’échelle régionale, une économie de près de 160 millions d’âmes forte d’une rente pétrolière non négligeable est l’assurance-vie d’une région à la santé précaire. Comme le dit clairement Bernard Caron, « si le Nigeria éternue, c’est toute la région qui s’enrhume ».
Si l’on élargit la focale, le pays s’avère être un lieu essentiel de convergence d’intérêts extérieurs. À l’échelle des entreprises pétrolières transnationales très implantées dans la région, mais aussi du point de vue de la lutte occidentale contre le terrorisme, ou même des positions économiques chinoises – même si cette présence est moins visible que dans d’autres pays africains, notons tout de même que le premier fournisseur du Nigeria est la Chine, qui représente 15 % de ses importations –, personne ne retirerait avantage à voir le pays sombrer dans un conflit sanglant.
L’improbable guerre civile
Qu’ils se rassurent pour l’instant : d’après l’avis des experts, si la crise montre des tensions certaines, elle ne semble pas être en capacité de mener à une guerre. Pour Michel Galy, « les tensions restent très limitées à l’échelle de ce qu’à pu connaître le Nigeria au XXe siècle ». Boko Haram est une secte somme toute très marginale. Ainsi, d’après Bernard Caron, certains des événements récents ont pu être dus à des problématiques de rivalité locales et auraient connu une surinterprétation générale.
De plus, dans la mosaïque ethnique et religieuse du Nigeria, les attentats ne paraissent pas en mesure de favoriser des représailles engageant un cycle de violence. Le risque d’emballement aurait été réel si les exactions avaient été perpétrées sur des chrétiens immigrés du sud vers le nord. Dans ce cas, le rapatriement des corps aurait pu, comme cela est déjà arrivé, provoquer des représailles contre les minorités musulmanes du sud. Des violences commises sur des chrétiens installés à long terme dans le nord sont donc relativement moins propices à une escalade des tensions.
Par ailleurs, le pays présente des caractéristiques géographiques très diverses mais assurément complémentaires. Économiquement, le nord a un besoin vital du dynamisme du sud, qui lui nécessite la production agricole nordiste. Et ceci devrait se confirmer, avec l’apparition d’un marché aux perspectives spectaculaires dans les décennies à venir, si l’on s’en tient à la tendance démographique du pays africain le plus peuplé qui pourrait devenir le troisième au monde en 2050. Il naît plus d’enfants au Nigeria chaque année que dans toute l’Union européenne. Avec l’amélioration progressive d’un taux de mortalité infantile encore très élevé, ceci pourrait être un des meilleurs gages de sécurité pour le pays.
En dépit de tout cela, le prix Nobel de littérature nigérian Wole Soyinka estimait le 10 janvier dernier que le pays se dirigeait « vers la guerre civile » : il ne reste qu’à espérer que ces propos seront contredits par les faits.

