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Une question d’ordre

Beyrouth a confirmé une fois de plus durant le week-end dernier sa vocation de carrefour des grands courants politiques et d’espace public privilégié pour un vaste brassage d’idées. Deux projets de société, voire deux visions du monde, deux conceptions du rôle et de la place de l’individu dans son environnement ont été en effet on ne peut plus explicitement exposés et mis en relief sur la scène locale en un intervalle de moins de vingt-quatre heures.
Dimanche matin, à l’ouverture du séminaire régional et international organisé par l’Escwa sur le thème de la démocratie dans le monde arabe, le secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon, a fait l’apologie du printemps arabe, prononçant à cet égard un important discours dont nous retiendrons le passage suivant, d’une haute portée macropolitique : « On assiste à la chute de l’ordre ancien, celui où un seul homme dirige, où les dynasties familiales se perpétuent, où la richesse et le pouvoir sont le monopole de quelques privilégiés, où la presse est muselée, où les libertés fondamentales – droit naturel des hommes, des femmes et des enfants du monde entier – sont bafouées » (...).
En peu de mots, le « numéro un » de l’ONU a résumé de la sorte toute la crise dans laquelle était plongé le monde arabe depuis plus de cinq décennies. Un monde arabe figé, frappé de léthargie chronique, du fait de régimes autocratiques et totalitaires, métamorphosés en clans familiaux ayant transformé l’État en propriété privée, en chasse gardée, placée à leur service.
En peu de mots, Ban Ki-moon a clarifié la véritable dimension du printemps arabe. En peu de mots, il a défini implicitement une feuille de route pour l’avenir du monde arabe... Un avenir fondé sur un ordre nouveau, aux antipodes de « l’ordre ancien » dont nous assistons à la chute et qui était marqué par l’aliénation de l’individu, son annihilation en tant qu’être ayant une valeur en soi, se distinguant de chacun des autres individus de la masse, de la collectivité. « L’ordre nouveau » que Ban voit ainsi poindre à l’horizon du monde arabe est celui du respect des « libertés fondamentales – droit naturel des hommes, des femmes et des enfants » (...).
Quelques heures auparavant, samedi après-midi, c’est à un tout autre discours auquel les Libanais ont eu droit... Le discours traditionnel de l’arrogance outrancière, érigée en ligne de conduite pérenne et en principe d’action politique... Celui du secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, dont le passage suivant en dit long sur les valeurs, la vision et la structure de pensée prônées par le camp du régime des mollahs en Iran : « Je le dis au monde entier, cette résistance jihadiste et armée (celle du Hezbollah et du parrain iranien) demeurera et ira en se renforçant sur le plan des effectifs, du matériel et de la préparation. Elle est de plus en plus convaincue de la justesse de ses choix et de sa cause, car elle en a fait l’expérience au Liban, en Palestine et en Irak, ainsi que dans toutes les régions du monde qui ont vécu l’occupation. La Palestine est sous occupation depuis des décennies. À qui a servi le fait de miser sur la Ligue arabe, les Nations unies, l’Union européenne, le Conseil de sécurité, l’OCI et ainsi de suite ? »
À l’instar de Ban Ki-moon, Hassan Nasrallah sonne donc le glas d’un « ordre ancien ». Sauf que pour le secrétaire général des Nations unies, cet « ordre ancien » qui s’écroule est celui de la tyrannie, des « dynasties familiales », des atteintes répétées et soutenues aux droits fondamentaux et à la liberté de l’individu. Pour le secrétaire général du Hezbollah, par contre, « l’ordre ancien » qu’il souhaite voir disparaître est celui de la légalité internationale, des instances arabes, et, disons-le cartes sur table, celui du monde occidental.
La logique et la structure de pensée qui transparaissent du discours de Hassan Nasrallah reflètent d’une manière concomitante deux approches foncièrement opposées, l’une « conservatrice » et la seconde « révolutionnaire », chacune d’elle sous-tendant des valeurs qui sont à la base d’un projet spécifique de société. D’une part, le leader du Hezbollah se montre farouchement attaché à « l’ordre ancien » régional, dans tout ce qu’il représente comme pouvoir tenu d’une main de fer par le parti unique, par le « chef » tyrannique qui, lui, décide des grandes orientations politiques, qui définit, seul (ou en comité très restreint), la stratégie à suivre, qui est inamovible, et qui se comporte de manière à nier tout rôle à l’individu, perçu comme un « numéro » dans une masse qui se substitue, elle, à l’individu. Mais, dans le même temps, Hassan Nasrallah prône une approche « révolutionnaire », en ce sens qu’il cherche à saper « l’ordre ancien », non pas celui de l’autocratie, mais celui de la légalité internationale, du monde occidental, des instances arabes non inféodées au régime des mollahs à Téhéran.
C’est bel et bien un projet global de société que le leader du Hezbollah défend ainsi. Un projet de société guerrière, comme cela apparaît dans le discours de samedi. Un discours qui tombe à point nommé pour nous rappeler que le parti de Dieu a fait ses choix, qu’il a une vision claire et bien arrêtée de la place et du rôle du Liban dans son environnement régional. Et, dans ce cadre, il réaffirme à qui feint de ne pas l’entendre que son arsenal militaire est pas seulement non négociable, mais il est appelé à s’accroître et à se renforcer. Indéfiniment, et partout.
Dans de telles conditions – et pour revenir à notre réalité locale – l’on ne peut que s’interroger sur la véritable utilité du dialogue que Bkerké souhaite initier avec le Hezbollah et qui a fait l’objet d’une réunion il y a quelques jours sous l’égide du patriarche maronite. Puisque le parti de Dieu ne cesse d’affirmer qu’il ne saurait être question pour lui de renoncer à ses armes – et même s’il le voudrait, il ne serait pas en mesure de le faire (« wilayet el-faqih » oblige...) – et puisqu’il affiche aussi effrontément « au monde entier » son projet de société, affirmant qu’il est « de plus en plus convaincu de la justesse de ses choix et de sa cause », que peut donc encore discuter Bkerké avec le Hezbollah ? À moins que ce qui est présenté comme un « dialogue » ne soit en réalité que le réflexe de factions qui se perçoivent en minoritaires dans une région en pleine mutation. Auquel cas, la donne risque d’être viciée à la base. Du moins pour la partie chrétienne qui se laisserait tenter par une telle vision minoritaire. Car on ne s’engage pas sur la voie du repli sur soi, de l’option autocratique, et du projet de société guerrière au moment même où l’opportunité que le monde arabe prend le chemin inverse – celui, précisément, des valeurs chrétiennes – n’a jamais été aussi grande.
Beyrouth a confirmé une fois de plus durant le week-end dernier sa vocation de carrefour des grands courants politiques et d’espace public privilégié pour un vaste brassage d’idées. Deux projets de société, voire deux visions du monde, deux conceptions du rôle et de la place de l’individu dans son environnement ont été en effet on ne peut plus explicitement exposés et mis en relief sur la scène locale en un intervalle de moins de vingt-quatre heures. Dimanche matin, à l’ouverture du séminaire régional et international organisé par l’Escwa sur le thème de la démocratie dans le monde arabe, le secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon, a fait l’apologie du printemps arabe, prononçant à cet égard un important discours dont nous retiendrons le passage suivant, d’une haute portée macropolitique :...
commentaires (9)

Bien sûr que cette question des armes nous regarde !

Robert Malek

19 h 23, le 17 janvier 2012

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Commentaires (9)

  • Bien sûr que cette question des armes nous regarde !

    Robert Malek

    19 h 23, le 17 janvier 2012

  • Bien évidemment que la question des armes nous regardent ! Elle nous regarde tous puisqu'elles concernent le Liban et les Libanais ! Mais bien sûr, conformément à la notion de démocratie et de dialogue made in Jabbour-GMA-CPL-Hezbland, personne n'a le droit d'en parler à part eux sous peine de... et là fusent les menaces ! Même pas l'Exécutif qui devra se plier aux caprices de notre milice illégale lorsque celle-ci nous entraînera dans un déluge de feu et d'enfer sous les bombes israéliennes. Mais bien sûr, pas de souci, nous allons gagner ! Et ils vont perdre ! Et on se fout tellement le doigt dans l'oeil qu'on ne trouve rien de mieux à faire que de rester au chevet de l'autre voisin barbare qui n'a rien à envier à son émule. Et nous ? Quelqu'un pense à nous ?

    Robert Malek

    11 h 24, le 17 janvier 2012

  • Il y en a qui disent ICI, dans ce forum, et sous cet article de M Touma, des choses qui pour le moins ne sont pas vraies du tout (pour ne pas dire autre chose). Voici le passage même sur les ARMES ILLEGALES (du Hezbollah et de n'importe qui), dans le sermon du patriarche Ra3i d'avant-hier dimanche 15 à Bkerké : Après avoir demandé que soit déclarée la neutralité du Liban, le patriarche ajoute : "Cela exige la consolidation du potentiel de défense du Liban et QU'EXCLUSIVEMENT SES INSTITUTIONS LEGALES SOIENT DETENTRICES DES ARMES, ET QUE L'UITILSATION DE CELLES-CI SOIT EXCLUSIVEMNT DU POUVOIR DE SON AUTORITE POLITQUE".

    Halim Abou Chacra

    09 h 08, le 17 janvier 2012

  • Tout à fait d'accord avec vous Monsieur Abou Chacra, votre commentaire est très explicite, comment peut-on dialoguer avec celui qui se croit "tuteur du Liban? Malheureusement pour la plupart de nos politiciens, qui ne sont à mon avis, que des enfants de cœur vis à vis de celui qui se prend pour "le chef suprême."Marie José Malha

    Marie Jose Malha

    05 h 55, le 17 janvier 2012

  • Bien vu,M. Abouchacra...mais.Il y a aujourd'hui un projet salafiste "concurrent " de celui du Hezb,c'est un fait.Et je vous donne raison sur un point,cette famaeuse intransigeance du Hezb sur la discussion au sujet de sarmes.Le souci,c'est de maintenir un dialogue ouvert,en toutes circonstances.Le Hezb,malgré sa force militaire,souffre du complexe de l'assiégé,et en joue à fond.Il a même traité le PM de traître...et il craint les retombées de la crise syrienne,évidemment.Dans ce contexte,l'essentiel est d'éviter tout risque de conflagration,même si c'est au prix d'un dialogue bancal.Vous savez et je sais que le wilayet el fakih ne recueillera jamais l'approbation des Libanais.L 'arsenal du Hezb est en quelque sorte sa garantie de ne pas être emporté par le maëlstrom qui se prépare...il faut lui laisser ce qu'il faut bien qualifier d'illusion à long terme..il y a bien d'autres choses à discuter entretemps.

    GEDEON Christian

    05 h 44, le 17 janvier 2012

  • - - Pour remettre les choses dans leur vrai contexte , je rappelle que le Patriarche Maronite avait bien déclaré après la rencontre avec le Hezb , que la question des armes ne nous regarde pas à NOUS , et rajoutant , il y a des hommes politiques , des élus , qui sont là pour cela ..!! Le patriarche à bien fait cette mise au point , que certains ICI , omettent de souligner , ou bien ne le souhaitent pas ! d'où la réaction de monsieur Ghaleb Abou Zeinab , qui abondait dans le même sens que celui du Patriarche sur ce sujet , et en aucun cas , comme une réponse à Monseigneur Mazloum , qui lui répondait à une question générale et en forme de généralités .

    JABBOUR André

    04 h 53, le 17 janvier 2012

  • Samedi 14-Rubrique LA SITUATION. Evoquant la reprise du dialogue jeudi 12 entre Bkerké et le Hezbollah, M Fady Noun écrit ceci : "Mgr Mazloum déclare (le lendemain) que "Bkerké est ouvert au dialogue", mais qu'il n'en pense pas moins que le concept de souveraineté se marie mal avec la possession par une communauté, à l'exclusion des autres, d'armes de destruction massive, sous la forme de 40.000 missiles. Le chef de la délégation du Hezbollah à ce dialogue, Ghaleb Abou Zainab, ne tarde pas à lui répondre : "La question des armes ne regarde pas Bkerké, mais les institutions et la table de dialogue et qu'avec Bkerké, seules les causes nationales, en l'occurrence la force du Liban face à Israel (à travers la force du Hezbollah) sont abordés". En d'autres termes, pour M Abou Zainab, Mgr Mazloum peut, tranquillement, perdre ses illsusions" (fin de citation). Samedi soir sayyed Hassan Nasrallah parle de "dialogue nécessaire", mais, comme toujours, interdit que l'on aborde la question des armes. Tel est le problème avec le Hezbollah. Il se considère, lui-même et non l'Etat, tuteur du Liban et de ses citoyens. Qui l'a investi de cette tutelle ? Son projet khomeiniste. C'est de ce projet "global de société guerrière de "wilayet el-faqih", dont parle M Touma ci-dessus. Il est vrai que tout projet salafiste extrémiste pour le Liban, qui viendrait de l'autre côté, n'a aucune compatibilité avec ce pays et doit être rejeté avec la même force.

    Halim Abou Chacra

    03 h 28, le 17 janvier 2012

  • - - Est-ce que dans la chute de l'ordre ancien , dont nous a parlé le secrétaire général des nations unies , sont inclus les monarchies et émirats du golfe , ou bien cela ne s'applique qu'à deux pays de la région qui tiennent tête aux envahisseurs et exportateurs d'idéologies d'un autre âge !?

    JABBOUR André

    00 h 05, le 17 janvier 2012

  • Ok,ok,ok...c'est bien beau tout çà,et c'est peut-être un réflexe "minoritaire" et cie...mais quelles que soient les raisons du dialogue,au moins,il y a dialogue..et sans passr par les "tables de dialogue" où on ne dialogue de rien du tout...quant à l'évolution du monde arabe dans le sens des "valeurs chrétiennes",moi je veux bien...mais faudrait peut-être demander aux Coptes,et autres chrétiens dans le monde arabe"libéré" ce qu'ils en pensent...parceque je me trompe sûrement,mais il me semble quand même que les "valeurs" prônées par les ceux qui ont cueilli les fruits des "révolutions" arabes,à savoir pour l'essentiel des mouvances islamistes rétrogrades pour l'instant,ne sont pas vraiment "chrétiennes".Il ne suffit pas d'avoir un vote démocratique,pour que le résultat le soit aussi automatiquement....l'histoire du XX ième siècle nous l'a amplement montré,me semble-t-il...en termes "chrétiens",on pourrait dire que l'enfer est pavé de "bonnes" intentions..(souvent)

    GEDEON Christian

    22 h 58, le 16 janvier 2012

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