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Jeanne d’Arc, « le numéro 9 »

Portraits croisés Elle s’appelle Jeanne d’Arc. Fière gardienne d’un temple, sa maison familiale transformée en « foyer de jeunes filles de Furn el-Chebback » depuis 22 ans. Dans ses cahiers intacts, rescapés de la poussière du temps, comme dans sa mémoire infaillible, elle cache des souvenirs et des secrets.
Carla Henoud | OLJ
22/12/2011

C’est un petit bout de femme décidée, joyeuse et lucide. Même en charentaises, la dame est élégante. Ses longs doigts qui accompagnent ses gestes, son regard pétillant et son sourire lui donnent une jeunesse éternelle qui lui va bien. Jeanne d’Arc Salim Zarazir, née en juillet 1932, a grandi avec ses dix frères et sœurs, qui portent tous des noms de saints, dans cette maison traditionnelle construite par son père en 1925. « Je suis le numéro 9 », dit-elle fièrement. Elle doit son prénom à son père, qui aurait vu « une ombre mystérieuse se diriger vers lui en lui affirmant qu’elle était Jeanne d’Arc. Ne crains rien, lui aurait-elle dit, je serai toujours auprès de toi ». Ainsi naquit Jeanne d’Arc Zarazir en juillet 1932, « en deux minutes! » souligne-t-elle. Et d’ajouter : « J’ai toujours été facile ! »


Facile quoique tellement stricte, Jeanne d’Arc, célibataire, a vécu auprès de sa mère jusqu’au décès de cette dernière dans cette vieille demeure libanaise de Furn el-Chebback. « La maison est devenue trop vide et trop grande pour moi, alors, avec mon frère Ephrem, le numéro 11, nous avons décidé de la transformer en foyer de jeunes filles. »


Le foyer ouvre ses portes en 1989. Des sept pièces existantes, cinq sont proposées à la location et partagées par deux étudiantes, dont les âges varient entre 19 et 22 ans, souvent venues de villages lointains étudier à l’Université libanaise des beaux-arts toute proche. Rien ou presque n’a changé dans la décoration des lieux. Les meubles anciens et les plafonds hauts évoquent le passé. Partout, des photos de famille, aux murs, sur les tables, et des statues de la Vierge, imposent une ambiance à la fois familiale et austère. Un téléphone des années 70 avec des jetons de 500 LL fait fonction de téléphone public. Sa sonnerie rappelle les feuilletons télévisés locaux des années d’avant-guerre... La maison, qui dégage le parfum d’un Beyrouth disparu, a même inspiré des réalisateurs, tel Olivier Assayas qui y a tourné certaines scènes de son film Carlos.

Permis et interdits
Les lois, ici, sont claires : interdiction de recevoir des « jeunes gens », obligation de respecter l’ordre et la discipline. « Les filles peuvent sortir, mais elles doivent avertir quand elles ont une soirée, précise Jeanne d’Arc, non sans une pointe d’humour. Celles qui ne sont pas disciplinées, je les jette dehors ! Je ne veux pas me tracasser... Une fois, une jeune fille ronflait, je l’ai renvoyée... Elle dérangeait sa colocataire. Pareil pour une autre qui avait “la main longue” », comme on dit en arabe.


Jeanne d’Arc est seul maître à bord. Il en est ainsi depuis 22 ans. Toutes les étudiantes sont » répertoriées « dans un cahier secret et sacré. Elle en a deux, où le maître de céans inscrit les informations d’usage : nom, prénom et adresse. Les pages à carreaux rengorgent de détails inscrits clairement, à usage strictement personnel. « J’en ai besoin pour ma comptabilité », poursuit-elle. Au début, les tarifs étaient de 15 000 LL. Aujourd’hui, ils sont de 120 dollars par mois.

 

Certaines des « filles » de mademoiselle Jeanne d’Arc sont restées des années, « la 4e a vécu ici 17 ans ! » d’autres quelques mois. Elle garde quelques rapports affectueux avec les plus sages, qui viennent la revoir de temps en temps.
Vingt-deux ans que cela dure, et pas de raisons que cela cesse. Le foyer continue de vivre au rythme des passages des unes et des autres, du quotidien de Jeanne d’Arc qui rappelle qu’elle cherche toujours un mari, « beau, riche et intelligent ». Pour, surtout, la faire voyager. Car Jeanne d’Arc aime les voyages – elle a visité la France, la Turquie, la Jordanie et l’Égypte. Elle aime partir pour mieux revenir et retrouver sa maison, ses chats, ses fleurs, son oiseau et son jardin. Et tous les souvenirs d’enfance vécus dans cette maison, tous les Noëls, les naissances et les mariages. « Nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour ne pas être obligés de vendre », affirme son frère Ephrem. Mais jusqu’à quand résisteront-ils aux appels des promoteurs ?


En attendant, Jeanne d’Arc mène sa vie dans une tendre routine. Il est midi passé. L’heure du repas. Le sien et celui des chats. Elle raccompagne alors ses visiteurs avec une ferme douceur. Puis elle referme la porte en fer, un peu comme elle referme son cahier légèrement jauni. Farouche gardienne de sa mémoire.


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