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Nos lecteurs ont la parole

Les fourmis vertes ou rouges ?

Par Georges TYAN
Les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures, mais celles-ci n’ont que trop duré, elles font contagion. Chaque station de télévision qui croit avoir une audience tient à avoir son talk show, avec des invités qui veulent passer un message mais qui, en fin de compte, disent n’importe quoi, juste pour aligner des mots et s’entendre parler.
Ce qui se passe est très dangereux. Attiser inconsidérément le feu, alors que la région tout autour de nous est en ébullition, que le pays est quasiment scindé en deux, relève de la démagogie. Il suffit d’un mot mal placé, d’un geste déplacé pour enflammer les esprits et plus encore les corps.
D’autant plus que ce n’est pas la crème de la crème qu’on nous donne en spectacle, mais souvent d’illustres inconnus qui, à travers l’écran argenté, pensent arriver à une certaine notoriété alors que de leur bouches ne sortent que des insultes et des inepties. Ils resteront toujours les nains qu’ils sont.
Fort heureusement, ces débats sont diffusés à des heures où les plus jeunes sont déjà au lit. Mais, revers de la médaille, ils sont retransmis par satellite et les spectateurs qui les captent de par le monde sont amenés à croire que tous les Libanais, de quelque bord qu’ils soient, se comportent de la sorte, ignorant que les gens déglutissant ces perles représentent à peine leur petite personne.
- « Si ces programmes ne vous plaisent pas, m’a rétorqué pertinemment une gentille connaissance, utilisez votre télécommande et zappez ; vous n’aurez pas à subir des tronches qui ne vous reviennent pas et encore moins à écouter des paroles qui semblent agresser votre ouïe . »
S’il ne s’agissait que de mon petit ego, soit ; mais c’est tout le climat politique du pays qui s’en ressent. Déjà que le pugilat télévisé entre deux personnages ayant occupé de hautes fonctions politiques, donc appelés à plus de retenue et censées représenter chacun une faction de la population, a fait le tour du monde, fort heureusement sans dommages collatéraux, pour l’instant, sauf pour le larynx fragile de ceux qui s’en sont gaussés à gorge déployée.
Vu la conjoncture, il n’est pas donné à tout un chacun de pouvoir zapper un débat politique télévisé, étant à l’affût d’un bon mot ou d’une repartie placée comme un uppercut, qui mettrait au tapis la partie adverse, comme si l’un des pugilistes, puisqu’il faut appeler ces gens par leur nom, avait la clef de la solution régionale.
Ce lavage continu de cerveau est des plus nocifs ; les batailles en studio pourraient dégénérer et déborder sur la rue, qu’une étincelle peut à tout moment enflammer car tout le monde est concerné. Les stations de télévision en premier, elles qui en principe tirent leurs ressources des annonceurs. Que l’on se rappelle : il n’est pas loin le temps où, du fait de la guerre, faute de publicité, leurs rentrées avoisinaient zéro.
Si elles persistent à pousser plus loin le bouchon, et nous y sommes presque, c’est de l’irresponsabilité flagrante, d’autant plus qu’il serait aberrant de croire, vu l’état dans lequel nous sommes, qu’une quelconque censure puisse empêcher leur entrée par effraction, ou chez vous ou chez moi, toutes ayant des protecteurs au bras long.
Heureux temps où le Libanais avait son quotidien préféré, qu’il lisait de bout en bout, où les maisons d’édition étaient florissantes. Ceux de ma génération se rappellent les livres exposés par centaines en vrac sur les trottoirs, derrière l’immeuble Lazarieh ou à la place des Canons. Les nantis comme les démunis venaient y trouver leur bonheur.
Les temps changent, il est vrai, on n’arrête pas le progrès, l’audiovisuel a supplanté, et l’audio et le visuel. Désormais, on lit pour vous, on analyse pour vous, on ne vous suggère pas, on vous impose des vues, des idées, on vous emprisonne sans que vous en preniez garde dans un courant contre un autre.
Et quels courants ! Deux mouvances qui tanguent au gré des pressions externes. On presse un bouton et hop ! le pays s’enflamme toutes affaires cessantes, qui pour, qui contre, n’importe qui et n’importe quoi, peut-être avec les fourmis vertes du Zimbabwe, contre les fourmis rouges du Pérou.
C’est un non-sens, mais plus encore de l’ingérence dans les affaires internes de pays étrangers ; pratique dont nous avons payé en sang et en larmes le prix, que nous avons de toujours dénoncée et combattue. Finalement, que les fourmis vertes perdent ou que les rouges l’emportent, c’est du pareil au même, le résultat se répercutera comme d’habitude négativement sur nous.
La politique des axes ne sied pas au Liban, il est trop petit pour s’y jouer dans la cour des grands, l’histoire le prouve. C’est comme le suivisme outrancier que nous vivons : s’il est bénéfique aux autres, il nous est destructif. Il n’y a qu’à ouvrir les yeux pour contempler la gadoue où nous pataugeons ; le pire est à venir, prédisent les cassandres.
Eh bien, non ! Le Liban est impérissable, ce n’est pas un accident de l’histoire ou une perturbation géographique. Il faut juste que ceux qui se sont érigés en champions des libertés, à l’instar de ceux qui tentent de mener de force le pays vers des lieux où il n’a que faire, sachent qu’eux seuls sont périssables, il ne sont que de passage sur cette terre éternelle, l’histoire les retiendra tous comme de piètres mélomanes ayant pris le coassement des crapauds pour un chant de sirènes et foncé droit dans le mur.
Il est grand temps que nos dirigeants, ou ceux qui se présentent comme tels, prennent conscience que le Liban est une nation, non un amalgame d’intérêts (personnels), que le dédit d’un engagement donné serait fatal à sa crédibilité. Que cessent ces piques verbales inutiles et l’étalage de muscles gonflés au botox de part et d’autre, ils ne font plus recette, le peuple est à bout de souffle.
Les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures, mais celles-ci n’ont que trop duré, elles font contagion. Chaque station de télévision qui croit avoir une audience tient à avoir son talk show, avec des invités qui veulent passer un message mais qui, en fin de compte, disent n’importe quoi, juste pour aligner des mots et s’entendre parler.Ce qui se passe est très dangereux. Attiser inconsidérément le feu, alors que la région tout autour de nous est en ébullition, que le pays est quasiment scindé en deux, relève de la démagogie. Il suffit d’un mot mal placé, d’un geste déplacé pour enflammer les esprits et plus encore les corps.D’autant plus que ce n’est pas la crème de la crème qu’on nous donne en spectacle, mais souvent d’illustres inconnus qui, à travers l’écran argenté, pensent arriver...
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