Jacques Chirac.
Les Mémoires d’un homme politique ayant exercé les plus hautes fonctions constituent un genre littéraire en soi ayant plusieurs siècles d’existence. Celles du cardinal de Retz au XVIIe siècle sont un monument littéraire. De Gaulle a porté au plus haut la double ambition de faire œuvre littéraire et de tracer les lignes directrice d’un grand projet politique. Poincaré ou Caillaux ont été les témoins d’une des périodes les plus dramatiques de l’histoire de France, même si leurs œuvres sont aussi des plaidoyers pour des actions très contestées en leurs temps. Plus récemment, Giscard d’Estaing a livré une véritable introspection parfois impudique de la fonction politique et de sa personne même.
C’est dire que les Mémoires de Jacques Chirac étaient attendues. Quarante ans de vie politique ont fait de lui un personnage des plus familiers, même si souvent les caricatures des humoristes, en particulier ceux de la télévision, ont créé une sorte de double parfois très différent de l’original. Il faut dire tout de suite que l’on n’est pas en face d’un grand travail d’écriture. La méthode suivie ici a été plutôt proche de la collecte d’un témoignage oral par un historien professionnel, Jean-Luc Barré, qui a fait parler l’homme politique et a mis en forme ses propos. Bien entendu, celui qui a signé l’ouvrage porte la totale responsabilité de son contenu.
Il s’ensuit que ces deux tomes expriment avant tout la volonté d’expliquer un parcours et mettent en relief le projet politique plutôt que les à-côtés de la compétition politicienne, la rivalité des personnes, les multiples intrigues et les aspects les moins reluisants des échanges de services. On ne trouve ici que de façon éparse et parfois très elliptique des allusions à cet univers. Jacques Chirac, retiré de la compétition, ne s’intéresse avant tout qu’à l’aspect le plus noble, mais parfois aussi le plus bureaucratique de la vie politique. On ne voit pas d’introspection, de réflexion sur la nature du pouvoir ou sur celle des hommes.
C’est en parcourant ces Mémoires que l’on peut discerner le portrait que l’auteur dresse de lui-même. Il se définit d’abord comme un provincial, un Corrézien tout en étant né à Paris. Il ne vit dans la terre de ses ancêtres que durant le temps des vacances. Son enfance est marquée par le temps de l’occupation durant la Seconde Guerre mondiale. Très tôt, il développe ses « jardins secrets », la poésie, les arts orientaux, mais toute sa vie il entretiendra soigneusement un quiproquo laissant penser qu’il n’a d’autres passions que les romans policiers et la musique militaire. La province et l’Orient sont ainsi les points de repère de sa géographie personnelle. Il a la tentation de l’aventure dans ses expériences de jeunesse : un court passage dans la marine marchande, des voyages de découverte aux États-Unis, une vocation de militaire combattant durant la guerre d’Algérie. Sciences po, l’ENA scandent des études sans véritable plan de carrière, selon son aveu.
L’apprentissage du pouvoir se fait presque par hasard quand il entre au cabinet de Georges Pompidou, Premier ministre en 1962. Il en dresse un portrait très chaleureux. En 1967, il se présente aux élections législatives en Corrèze et remporte son siège de député grâce à une pratique assidue des contacts personnels et les promesses d’aides du gouvernement. Cela lui vaut à 35 ans d’être immédiatement nommé secrétaire d’État. En mai 1968, il sera l’un des derniers fidèles de Pompidou chargé des relations secrètes avec les syndicats afin de trouver un compromis social pour sortir de la crise.
Il est alors « l’homme de Pompidou », en particulier durant la présidence de ce dernier. En 1972, il est ministre de l’Agriculture établissant entre lui et le monde paysan une relation indissoluble. La mort de son mentor en 1974 est celle d’un père, mais en même temps elle l’émancipe. Devenu Premier ministre, il fait un portrait acide de ses relations avec Giscard, marquées pour le moins par une incompréhension mutuelle. Il se fait aussi l’héritier du gaullisme et de son organisation politique. La rupture avec Giscard en 1976 se traduit par la recréation d’un puissant mouvement politique et la conquête de la mairie de Paris.
Il se présente à l’élection présidentielle de 1981 contre Giscard afin de maintenir le gaullisme comme force puissante dans la vie politique française. L’élection de François Mitterrand fait de lui le chef de l’opposition. Cela lui permet de devenir une seconde fois Premier ministre lors de la première cohabitation en 1986. Tout en se méfiant à juste titre du président, redoutable manœuvrier politique, il apprend à le respecter. Son échec en 1988 lors de sa seconde candidature est dû à la division de la majorité (la candidature de Roland Barre) et à un fonctionnement politique trop partisan et des schémas de pensée trop rigides. Cela le conduit à un retour sur soi-même qui lui permet de travailler à la reconquête. En 1993, il refuse de devenir Premier ministre et confie la fonction à Édouard Balladur à qui, à tort, il a accordé sa confiance. Il est alors abandonné de beaucoup, mais soutenu par quelques amis sûrs. Il remporte finalement l’élection présidentielle de 1995.
Il présente ainsi cette ascension heurtée vers le pouvoir suprême comme une sorte de roman de formation, lui permettant d’acquérir progressivement tous les caractères nécessaires pour devenir chef de l’État et établir une relation personnelle entre lui et le peuple français.
Le second tome est consacré à ses deux mandats présidentiels. Il ne révèle aucun secret d’État, s’attachant surtout à défendre son bilan. Il porte une grande importance à la politique internationale, en particulier aux affaires du Moyen-Orient. On sent dans le texte un réel attachement à quelques valeurs fondamentales comme le refus du choc des civilisations et la défense du dialogue des cultures. C’est à cette époque que sa passion pour les arts premiers trouvera son aboutissement dans la création du musée du Quai Branly. Son humanisme en politique intérieure le conduit à un refus viscéral des positions de l’extrême-droite représentée par le Front national : « C’est une machine de guerre contre la raison, une idéologie de combat fondée sur le rejet des valeurs démocratiques, le refus du progrès économique et la haine des différences, qu’elles soient ethniques ou culturelles. Il n’y a pas et il n’y aura jamais de dialogue possible avec l’extrême-droite. Tous ceux qui s’y sont essayés, pensant jouer au plus fin, ont trouvé sur leur chemin plus forts et plus cyniques qu’eux. Ils ont fini submergés et vaincus. » Combien on aimerait que cet avertissement soit écouté aujourd’hui.
Ce voyage de mémoire se veut le portrait d’un homme politique profondément humaniste, et c’est bien ce que donnerait un recueil de ses discours les plus importants. Il se défend de tout immobilisme, expliquant que l’essentiel de ses projets politiques est bien passé dans la pratique, contrairement à ce que prétendent les critiques venus surtout de son propre camp. Les Mémoires d’autres contemporains, le journalisme d’investigation, les biographies critiques donnent et donneront certainement d’autres visions et d’autres perspectives de cette longue vie politique dans une France qui a connu d’importantes transformations sociales et économiques durant ces quarante années qui ont été pour l’essentiel un retour à la normalité pacifique après deux terribles guerres mondiales. S’il manque du drame dans cette histoire, c’est qu’heureusement la France n’a plus eu à lutter pour maintenir son existence.
L’humanisme de l’homme et le projet politique sont bien essentiels dans cette description irénique qui passe sous silence la férocité que peut prendre à certains moments l’action politique. Il parle beaucoup d’amitié et d’estime, et peu de haine et de rancune. La méchanceté ou l’indifférence sont passées sous silence. Ce qui est aussi caractéristique est l’absence d’analyse des forces sociales et de leurs transformations au-delà de quelques idées générales. La France de Jacques Chirac est industrielle et paysanne, elle est éternelle et multiple. On sent un amour réel pour un « pays-continent » qui, il faut l’avouer, lui est bien rendu. Le Jacques Chirac d’aujourd’hui bénéficie d’une très grande popularité et incontestablement d’une très grande affection de la plus grande partie des Français..
C’est dire que les Mémoires de Jacques Chirac étaient attendues. Quarante ans de vie politique ont fait de...

