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À La Une - L’Éditorial De Issa Goraieb

Lassant, à la fin !

Rien à voir avec son homonyme du Tibet ; mais à défaut de toit du monde, c’est quasiment sur celui du Mont-Liban que va se nicher la charmante petite localité de Lassa, à population majoritairement chiite. Y flottent, comme on pouvait s’y attendre, les couleurs du Hezbollah. Grand bien fasse aux habitants, pourvu seulement qu’ils soient d’accord ... si tant est qu’ils ont vraiment le choix. Bien davantage en effet que ses prestations sociales financées par l’Iran, l’armement de la milice est, comme tout le monde sait, le plus puissant et efficace des moyens de persuasion.

Par suite des déplacements de population survenus durant la guerre du Liban, seules quelques familles chrétiennes vivent encore à Lassa. Mais les terres demeurent très largement propriété d’institutions et de particuliers chrétiens, et à leur tête l’archevêché maronite de Jbeil. Et c’est pour mettre à jour les cadastres de 1939 – autrement dit pour constater et consigner les nombreuses constructions illégales édifiées sur la propriété d’autrui – qu’une équipe de topographes mandatée par la Ligue maronite se rendait la semaine dernière sur les lieux, où elle était agressée par des fiers-à-bras. Agressée à son tour était, le lendemain, une équipe de journalistes de la chaîne MTV, partie enquêter sur l’incident. Recevant peu après des représentants du tandem Hezbollah-Amal – audience de type peu commun dans les traditions de Bkerké – le patriarche Raï décrétait le gel, pour une période de deux mois, de l’opération de relevés.

On peut voir bien sûr dans ce coup de frein un salutaire geste d’apaisement. Mais on peut s’interroger tout aussi bien sur l’opportunité d’une démarche entreprise sans couverture par la force publique et s’achevant piteusement en queue de poisson. La présence sur place de représentants de la loi y eut-elle changé grand-chose ? C’est bien peu probable. De là où il s’affirmait prêt à assurer la protection des topographes, le ministre de l’Intérieur a indiqué qu’un règlement à l’amiable avait rendu inutile toute intervention. Tout cela pour finir par reconnaître publiquement que depuis les premiers abus de la guérilla palestinienne, il a toujours existé au Liban des zones pratiquement interdites aux agents de l’ordre. Ce n’est pas très reluisant, mais au moins c’est franc !
Non moins hallucinante aura été l’irruption de hautes autorités religieuses dans un cas de violation de propriété relevant plutôt du droit pénal. Pour malencontreuse qu’elle ait pu être, l’initiative de l’Église maronite était moins le fait d’une instance spirituelle que d’un propriétaire légitime coupable en définitive d’avoir voulu faire arpenter son propre domaine. C’est néanmoins la plus haute autorité chiite qui a cru bon d’y répondre, et d’incendiaire manière : non content en effet de dénier à Bkerké la propriété pourtant patente des lieux, cheikh Kabalan a attribué celle-ci aux habitants des lieux au motif qu’ils y vivent depuis longtemps.

Que la consternante affaire de Lassa ne soit que la réédition, sur la hautement stratégique ligne des crêtes, des empiètements sur les biens publics et privés répertoriés dans plus d’une banlieue de Beyrouth, et jusques en bordure des pistes de l’Aéroport international, est aussi préoccupant que significatif. Les affres de la guerre dite civile n’ont épargné aucune des communautés libanaises qui, tour à tour, ont connu l’exode et la dépossession. Aucune cependant n’a vu ses chefs se rabattre sur cette véritable entreprise de conquête territoriale – ou, le cas échéant, de reconquista – à laquelle se livrent frénétiquement, depuis des années, les deux partis qui ont pris en main les destinées de la communauté chiite. Car non seulement les achats massifs de biens-fonds dans des agglomérations sensibles affectent profondément le tissu socio-démographique des régions visée, mais ces acquisitions se doublent trop souvent d’insolents faits accomplis que seul autorise un armement milicien détenu sous prétexte de résistance à Israël.

Un tel processus de grignotage méthodique, de squatterisation systématique a pour nom colonisation. Mieux, colonisation armée : celle-là même pratiquée en Palestine et qui devait conduire à la création de cette entité sioniste que l’on conspue à longueur de journée. Plus sentis et parfaitement adéquats sont les termes de brigandage et de banditisme dont a usé, contre toute attente, un fidèle du général Michel Aoun, le plus inconditionnel des alliés du Hezbollah. On ignore la suite, mais on saluera l’audacieux.

Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb
Rien à voir avec son homonyme du Tibet ; mais à défaut de toit du monde, c’est quasiment sur celui du Mont-Liban que va se nicher la charmante petite localité de Lassa, à population majoritairement chiite. Y flottent, comme on pouvait s’y attendre, les couleurs du Hezbollah. Grand bien fasse aux habitants, pourvu seulement qu’ils soient d’accord ... si tant est qu’ils ont vraiment le choix. Bien davantage en effet que ses prestations sociales financées par l’Iran, l’armement de la milice est, comme tout le monde sait, le plus puissant et efficace des moyens de persuasion.Par suite des déplacements de population survenus durant la guerre du Liban, seules quelques familles chrétiennes vivent encore à Lassa. Mais les terres demeurent très largement propriété d’institutions et de particuliers chrétiens, et à...
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