Nous ne chercherons pas ici à comprendre la concordance dans le temps et les lieux de toutes ses révoltes populaires, mais plutôt les causes qui les ont éloignées de notre scène intérieure, et la façon d’anticiper notre gestion nationale afin de les éviter ultérieurement.
Le Liban, qui vit depuis plus de trente ans une longue guerre de « désintégration généralisée » de ses institutions et de son pouvoir central, a pu malgré tous les déchirements et les pertes que la guerre et la tutelle étrangère lui ont infligés éviter grâce à sa « sigha », formule constitutionnelle atypique, les conséquences d’un complot « prémédité et assassin » entrepris par ceux qui ne voyaient pas d’un bon œil l’existence d’une telle entité nationale originale. Cette dernière risquait à leurs yeux de différer ou de bloquer des changements géostratégiques en gestation, devant permettre à Israël de négocier une paix lui garantissant sa survie et sa supériorité militaire et économique. En effet, et malgré un régime libanais laissé exsangue, les principales communautés ont pris par voie de fait les rênes du pouvoir en 2005, après l’assassinat du Premier ministre Rafic Hariri et le retrait des forces syriennes du Liban. Elles se sont partagées les responsabilités et les tâches au prorata de leur importance respective et constitutionnelle au sein de la nation. Elles se sont substituées à un État défaillant et malade, et se sont directement autogérées. Cette action, qui aurait pu être qualifiée ailleurs de « guerre civile », a ressemblé davantage à une vaste opération de « désobéissance civile » accompagnée de violences éparses mais limitées. Mais cette attitude a eu en fait l’avantage d’éviter les révoltes vécues récemment dans les différents pays arabes, et dont les résultats dans le fond sont encore aléatoires et inconnus, bien qu’elles aient réussi, dans la forme, à pousser les peuples en question à dépasser le seuil de leur peur et à renverser les régimes et les dirigeants qui les opprimaient.
Il faut donc admettre que malgré toutes les critiques qui sont certainement nombreuses et souvent pertinentes, la « sigha » possède des facultés exceptionnelles d’immunisation et d’autodéfense du tissu socioculturel économique national. Elle est d’autant plus remarquable qu’elle a réussi dans ces périodes délicates de l’histoire du Liban à assurer une alternance factuelle entre deux pouvoirs, l’un exécutif et national et l’autre populaire et, en l’occurrence ici, communautaire, évitant l’effondrement et la dilution réelle du pays du Cèdre, tant souhaités par ses ennemis et encouragés sournoisement par certains de ses « amis et frères ». Sans aller jusqu’à légitimer cette démarche politique exceptionnelle, entreprise presque naturellement par les « acteurs citoyens », quand l’entité et l’identité nationales ont été en danger, force est de constater qu’il existe dans notre système politique une « ceinture de sécurité et des freins “ABS” » capables d’écarter les risques d’une remise en question existentielle et fondamentale de la nation. La « sigha » a donc réussi à instaurer une équation nationale où il existe un parfait équilibre entre le corps populaire et le corps exécutif et dirigeant, soit :sigha = corps populaire (communautés) + corps dirigeant (tous pouvoirs confondus), mais où (corps populaire = corps dirigeant).
Au moment où le pays aborde un tournant important de son évolution, les leaders politiques, toutes orientations confondues, devraient profiter de ce profil atypique de la Constitution libanaise et tirer des leçons de toutes les expériences vécues depuis 1943, en passant par celles qui se sont déroulées dans les années 1948, 1958, 1975, 1982,1989, 2005 à ce jour. Ils doivent mettre en place un régime politique développé et innovant, conforme aux aspirations du peuple et à ses spécificités nationales, mais aussi indépendant, libre, souverain et démocratique. Tout en œuvrant donc pour l’établissement de constantes incontournables, il faudrait construire un modèle où, simultanément, les citoyens et les dirigeants au pouvoir bénéficieront d’un outillage d’application suffisamment élaboré pour leur permettre de vivre ensemble en parfaite harmonie et en totale collaboration sous le toit et la gouvernance de l’État et des institutions, quelles que soient les tensions où les pressions qui pourraient être exercées sur les uns où sur les autres. Aujourd’hui, par exemple, sans chercher à débattre de l’attitude du Hezbollah qui refuse de remettre ses armes à l’armée libanaise et de ses conséquences en politique (attitude par ailleurs inacceptable pour des raisons strictement objectives et institutionnelles), une constatation s’impose : celle qui consiste à affirmer que l’équilibre intercommunautaire, établi par la Constitution de 1943 et confirmé plus tard par le document de Taëf, a toujours été le seul véritable garant de tous les régimes qui se sont succédé depuis l’indépendance et des principes démocratiques qui ont permis d’assurer l’alternance des pouvoirs tant au niveau du sommet de l’État qu’au niveau de tous les autres pouvoirs, l’histoire contemporaine du Liban est d’ailleurs le témoin vivant de cette réalité. Toutes les parties libanaises, et non celles issues où financées de l’étranger et dont les agendas consistent à accomplir des objectifs extra nationaux, doivent avoir la volonté d’appliquer ledit modèle au bon moment et en toute liberté, transparence et efficacité. Elles se devront d’y apporter toutes les modifications utiles et les ingrédients nécessaires pour garantir l’avenir des futures générations en dotant le pays d’un système économique équilibré, où la croissance basée sur la sécurité et la stabilité assurera à tous les citoyens éducation, emplois, Sécurité sociale et santé, et aux investisseurs étrangers de nouveaux marchés porteurs de revenus profitables et sécurisés.
En conclusion, il faut rappeler à toutes les composantes politiques et communautaires qu’elles doivent s’accrocher corps et âme à maintenir et entretenir la « sigha », car en dehors d’elle point de salut pour n’importe qui, même celles qui s’imaginent pouvoir, grâce à des « moyens douteux » et des « alliances artificielles », mettre la main unilatéralement sur le pouvoir. À celles-ci, il faudrait aussi affirmer que les régimes forts se distinguent des régimes faibles par leur conformité aux aspirations populaires et par leur adhésion à des systèmes de gestion nationale crédibles, transparents, justes et démocratiques, et non par la force des armes où quelque action démagogique soutenue par des discours tour à tour mielleux, insidieux, agressifs et destructeurs.


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