Il était pourtant difficile de réprimer un frisson en découvrant les premiers panneaux indicateurs. Avant d'accéder à Damas, on prend le chemin de Mazzé, la plus célèbre prison du pays, généralement réservée aux délits d'opinion. D'opinion, d'ailleurs, il ne s'en exprime guère dans cet Orient pourtant réputé bavard. Au quartier historique, de souk el-Bazzourieh où se succèdent les marchands d'épices, de graines et de pistaches, vers ses adjacentes occupées les unes par les marchands de savons et de senteurs, les autres par les bijoutiers, et jusqu'à souk el-Hamidiyeh où se regroupent artisans et commerçants en tout genre, les gens ne sont que gentillesse et sourire. Du vendeur de bazar, ils ont bien sûr, parfois, l'insistance un peu tenace. Mais à part cela, inutile de tenter une conversation. Sortez du traditionnel marchandage, ils se ferment comme des huîtres. D'ailleurs, contrairement au Liban où l'on ne trouve quasiment plus d'artisans, la plupart d'entre eux exercent un métier manuel désormais valorisé en métier d'art. Tisseurs, ébénistes, marqueteurs, dinandiers, ils sont tout à leur ouvrage, comme naguère les jeunes filles au couvent. La concentration que nécessite la précision de la tâche ne laisse aucune place aux pensées subversives. Mieux, nul ne semble pressé de terminer quoi que ce soit. Ici, contrairement à Beyrouth, les gens prennent leur temps. Non qu'ils soient lents, mais ils donnent à la belle ouvrage la latitude de se faire dans le respect des règles. Tels les bâtisseurs de cathédrales, qu'importe qu'ils voient l'œuvre achevée, pourvu qu'ils participent à sa perfection.
Dans la mosquée des Omeyyades, les mosaïques de l'esplanade rutilent sous le soleil oblique, luxe ordinaire des fidèles qui ne voient plus, à force, le ruissellement de l'or sur le mausolée de Saladin. À l'intérieur, dit-on, est inhumée la tête de saint Jean offerte par Hérode à la belle Salomé. Les musulmans lui réservent une touchante ferveur. Oui, la ville semble incroyablement douce. Féminine, presque langoureuse au crépuscule entre la prière du soir et l'envol des pigeons. Bientôt le hakawati escaladera son trône, et tandis que les habitués siroteront un thé noir et brûlant dans la fraîcheur cinglante, il racontera sa rocambolesque épopée, coupant court à toute velléité de bavardage et scandant les événements d'un coup sec de sa canne sur une table. J'entends en moi une chanson de Barbara : « Faites que jamais ne revienne le temps du sang et de la haine »... Il y a ici des gens que nous aurions aimé aimer depuis bien longtemps et à qui nous souhaitons d'être heureux.

