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La case de trop

Quand nous sortons les grands mots et l'artillerie qui va avec, quand brusquement le vent tourne et qu'on ne sait pas d'où vient la première rafale, qu'un incident se déclenche et que nous ignorons jusqu'où cela pourra aller ; que nous nous gargarisons de haine, parce que la haine c'est bourré d'adrénaline et que c'est un antidépresseur grandiose ; on dit : « Ces Libanais, il leur manque une case. » Faux, nous avons une case de trop : la case de la guerre. Ceux qui ont traversé les « événements » de 1975 à au-delà de 1990 savent combien la guerre peut être à la fois détestable et addictive.
Il ne se passe pas un jour sans que quelqu'un soulève la question fatidique : à quand le prochain assassinat, le prochain attentat, la prochaine guerre des camps, la prochaine fois où les communautés vont se bouffer le nez, la prochaine agression israélienne. Bien sûr, tout cela fait partie des risques inhérents à un pays aussi précaire que le nôtre. Quand on vit à San Francisco, on ne demande pas si la terre va trembler. On s'immunise autant que possible et on vit normalement. Au Liban, c'est différent. Les risques qui nous entourent sont liés à des facteurs émotionnels. Ils n'ont pas l'innocence des catastrophes naturelles. La guerre est en nous un monstre qui se nourrit de nos angoisses, qui grandit sur nos craintes, un fantôme du placard qui n'existe que parce que nous le voulons bien. Si bien que pour justifier sa rémanence nous sommes prêts à appeler tous les savoirs, de la géopolitique à la divination. Ah ces gens qui secouent leur journal d'un air infatué et qui vous assènent avec satisfaction leur joyeuse déduction matinale : « Ça va barder ! » Voilà qui les dispensera d'un deuxième café pour commencer la journée.
La paix durable que nous semblons appeler de nos vœux, saurions-nous vivre avec ? Ces décennies traversées sans impôts, sans comptes à rendre à la justice, sans routes en règle pour y respecter les codes, sans autre mesure que l'amour des proches pour estimer la valeur d'une vie humaine, sans autre sécurité sociale que la solidarité communautaire ; où la seule épreuve initiatique possible pour marquer l'âge adulte passait d'une manière ou d'une autre par les armes ; tout cela que nous appelons liberté, dont nous nous flattons parfois sans voir le chaos qui lui est indissociable, tout cela fait désormais partie de toutes nos abscisses, de toutes nos ordonnées et rend impossible la mise en place d'un ordre sain. Il faudra pourtant l'effacer un jour, cette case de trop, et cesser de chercher les causes de nos querelles chez les « puissances ». Notre seule immunité nous viendra d'un comportement citoyen. Les Cités naissent tout armées de la tête des sages ■

Quand nous sortons les grands mots et l'artillerie qui va avec, quand brusquement le vent tourne et qu'on ne sait pas d'où vient la première rafale, qu'un incident se déclenche et que nous ignorons jusqu'où cela pourra aller ; que nous nous gargarisons de haine, parce que la haine c'est bourré d'adrénaline et que c'est un antidépresseur grandiose ; on dit : « Ces Libanais, il leur manque une case. » Faux, nous avons une case de trop : la case de la guerre. Ceux qui ont traversé les « événements » de 1975 à au-delà de 1990 savent combien la guerre peut être à la fois détestable et addictive.Il ne se passe pas un jour sans que quelqu'un soulève la question fatidique :...
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