Demain matin tout sera balayé. Tous ces petits rectangles marqués 31-12 réduits en boulettes avec leur sagesse du jour. Les bennes regorgeront de paillettes, de mirlitons écrasés, de sifflets aphones, de loups borgnes, de chapeaux ramollis, signe qu'on aura fait beaucoup de bruit pour montrer la porte au dernier minuit.
Tout ce tintouin, c'est surtout pour ceux qui sont « descendus ». (Les Libanais « montent » vers toutes les capitales du monde, mais « descendent » à Beyrouth). Pour ceux qui sont descendus, donc. Qu'ils soient heureux d'être avec nous. Qu'ils soient fiers de notre gaîté à laquelle ils contribuent, de l'outre-mer souvent gris où ils ont installé leur avenir. L'argent qu'ils envoient est placé en sourires. Voilà au moins une valeur sûre.
À leur retour, ils n'auront pourtant rien à raconter de ces vacances particulières, rien qui se raconte, Man. Ni la tendresse envahissante des mères, des tantes, des grands-mères, ni le silence maladroit des pères, ni la gastronomie familiale, cet amour brut déguisé en feuilles de vigne farcies, en dindes ornées de cocottes blanches, en agneaux sacrifiés bêlant un bouquet de persil. Ni ce peuple excessif auquel on tente de réappartenir pour un temps, au moins par tendresse, par indulgence, ou par empathie, sinon par conviction.
Ce que Sükleen n'emportera pas : notre amour de la vie qu'un rayon de soleil relance entre deux déluges et qu'une accalmie conforte entre deux guerres. Notre optimisme cousu de ces alternances brutales où l'on apprend à faire le dos rond en attendant de se redresser. Comme si de rien n'était. Mais ce n'est jamais rien. Bienvenue donc à l'année nouvelle, quoi qu'elle nous réserve. Qu'elle nous trouve la tête haute et les bras ouverts. Nous saurons la mériter ■

