Alors, Isabelle, pourquoi ? Elle lève des yeux tristes et insondables. Elle est ce petit soldat qui se bat contre les préjugés, les clichés, les amalgames, les titres à l'emporte-pièce, pour cette idée qui est son moteur et qu'elle suivrait s'il le faut jusqu'au bout du monde comme dans ce petit hôtel de France qui embaume le cèdre et le thym.
Isabelle est allée voir Samir Kassir peu avant son assassinat, elle a pris rendez-vous avec Gebran, frappé à la porte de Ghassan Tuéni pour l'écouter parler. Elle suit les travaux de l'équipe de L'Orient-Le Jour sur Internet. Aucune nouvelle, aucune information ne lui échappe. Pourquoi, Isabelle ? Elle dit, elle aurait aimé être journaliste. Le Liban lui a offert l'opportunité d'explorer le métier en amatrice. Pudique Isabelle, temple vivant où persistent nos rêves assassinés.
Le hasard auquel je crois de moins en moins m'a mis dans les mains le fameux article écrit par Georges Naccache le 17 septembre 1948 : « Tu es bien ceci ».
« Tu es bien ceci que tu es, Liban, (...) la petite tache blanc et ocre autour de laquelle tourne l'histoire depuis 6 000 ans. (...) Terre du pur caprice, quel est le mystère de ton ordre ? (...) Ton économie a déconcerté tous les experts, tu échappes à tous les calculs des politiques, et cent fois condamné à mort, tu te contentes de prouver ta vie en vivant. » Comment résister à la tentation de reproduire ces lignes d'un visionnaire dont la vision depuis plus de 60 ans ne s'est jamais démentie ?
Prouver notre vie en vivant, n'est-ce pas ce que nous faisons depuis des décennies : prouver notre vie à force de pieds de nez aux desseins morbides, aux tunnels interminables, à l'horizon qui nous bouche l'avenir ? Voici que s'offre à nous une plage de fêtes un peu trop débridée. Nous l'abordons avec cette joie excessive d'avoir été trop longtemps contenue. Que souhaiter sinon que dure cet ordre mystérieux, que l'agencement secret de ce chaos qui nous sert de pays devienne équilibre ? Et rester à la hauteur des amitiés bouleversantes que nous vaut notre espérance ■

