Les nôtres, sous leur carrosserie bariolée, feignent d'ignorer les rhumatismes chroniques de leurs amortisseurs qui n'amortissent plus rien, et pour lesquels chaque crevasse, chaque nid de poule, chaque dos d'âne est une souffrance atroce qu'ils expriment en grinçant. On a bien installé quelques abribus pour les usagers, mais la coutume veut qu'un bus se happe et se mérite. On n'y accède qu'en lui courant après. Il s'arrête alors au mépris de la circulation, sans tout à fait s'arrêter d'ailleurs, et redémarre avec une vibration caractéristique en crachant ses poumons. Le pare-brise orné d'un petit rideau à pampilles donne à l'engin un air de bête de foire. Pour forcer le trait, un chauffeur prévenant a planté un bouquet de plumes dans le bouchon du radiateur.
C'est dans l'habitacle que les choses se corsent. Là, dans une débauche de vieux skaï qui fut rouge vernis, le conducteur a bâti un royaume à son image. Cartes postales des lieux où ses pneus l'ont conduit, images saintes contre les aléas de la route, chanteuses langoureuses et femmes presque vêtues, chapelets, vieilles chaussures, pattes de lapin et toute la panoplie dérisoire du chasseur de mauvais sort. En guise de klaxon, un avertisseur né du croisement d'une trompette et d'un accordéon joue quatre à six notes, à mi-chemin entre Frère Jacques et Mon ami Pierrot.
Le maître de ce cabaret ambulant est souvent un chauve rondouillard, trop assis, mal nourri dans les troquets du chemin, et d'un flegme à toute épreuve. Ses passagers ont eux aussi appris à occulter le temps. Bien sûr ils ne se connaissent pas toujours, mais les habitués du même trajet et des mêmes tranches horaires ont tissé des liens. Souvent l'un d'eux entonne une chanson dont les autres reprennent le refrain en chœur. Sur les banquettes crevées où des amoureux ont tailladé leur manque à la pointe Bic, certains pisse-froid se renfrognent. Impossible de s'isoler de la communauté des bus. Il se trouvera toujours deux solitaires pour faire divan au prix de la course. Il se trouvera toujours quelqu'un, l'hiver, pour éplucher des clémentines et en distribuer à la ronde. Il se trouvera toujours un enfant écrasé entre deux masses de chair adulte, sans assez d'oxygène pour pleurer. Il se trouvera surtout de joyeux lurons pour entraîner la bande hétéroclite dans un défoulement sonore, au rythme du tambourin qu'ils ont toujours sous le bras.
Dans ces moments-là, quand passe « la bosta », fenêtres ouvertes, et qu'elle fait vibrer la chaussée de ronflements épuisés et de chants joyeux, elle ressemble à un vaisseau battant pavillon inconnu, n'obéissant qu'aux lois de son territoire mouvant où de toute misère l'on fait une sarabande ■


Israël Katz assure que l’armée israélienne « conservera sa liberté d’action militaire » au Liban malgré la nouvelle trêve