Au petit matin, les ouvriers des chantiers attendent, encore ensommeillés, l'arrivée du cafetier et le claquement joyeux de ses tasses, et Beyrouth s'ébroue en gazouillant. Des centaines, des milliers de moineaux éclos de quelques semaines secouent les fleurs dans les bougainvillées, sortent la tête des vieux trous d'obus creusés dans les façades. Ils se gavent des fruits oubliés de néfliers résiduels. Ces arbres sans charme font partie de la végétation spontanée de la ville. Ils semblent pousser sans effort, déployant leur feuillage sombre et poussiéreux, indifférents aux grandes mutations urbaines. Partout où ils s'enracinent, ils ravivent des jardins ectoplasmiques bercés par le bruit régulier de l'eau qui s'écoulait dans les bassins, à l'heure des limonades et du sirop de mûres.
Bientôt retentiront les grincements des scies électriques et le beuglement des pelleteuses qu'on mène vers les excavations. Bientôt l'avertisseur d'un bus qui s'impatiente, le claquement hâtif des portières ; les démarrages en trombe avant l'embouteillage, les rideaux de fer qui se lèvent sur un nouveau jour. Bruits de toutes saisons, certes, mais rendus plus présents dans la béance des maisons déjà en quête de fraîcheur.
Huit heures, rue des Banques, au centre-ville. Taxis-service, minibus et berlines élégantes déversent une foule homogène en tailleurs et costumes cravates. Ordinateur en bandoulière ou porte-documents sous le bras, le secteur tertiaire de la ville est à pied d'œuvre. La scène me fascine. En pleine guerre civile, au hasard d'une escale à Francfort ou à Vienne, je me souviens avoir observé avec envie ces fonctionnaires à l'élégance réglementaire, aux visages fermés, transitant dans le tout nouvel espace Schengen d'une frontière à l'autre, munis de leurs compétences et d'un bagage léger. En ces temps où nous circulions sous les bombes en négligé de circonstance, l'uniforme était l'emblème d'une vie réglée et sans surprises, d'une normalité, même terne, qui nous faisait rêver.
Voici qu'à notre tour, contredisant la légèreté de l'été, nous affichons une rigueur un peu incongrue sous nos latitudes. Beyrouth retrousse ses manches, et ça lui va bien. Beyrouth sait que demain comme hier, aussi bleu soit-il, le ciel peut lui tomber sur la tête. Mais ces cols blancs déterminés au petit jour, ces oiseaux gavés aux néfliers du macadam, ces bruits de chantier que rien n'essouffle sont autant de trompe-la-mort. Entre sordide et sublime, Beyrouth s'accroche. Avec les dents ■

