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Une chimérique alliance des minorités

Le contraire aurait été surprenant. Le discours du président Bachar el-Assad, hier, n’a nullement été à la hauteur des attentes d’une large fraction de la population syrienne ou des pays concernés par la profonde crise qui ébranle la Syrie. Le régime syrien a une fois de plus prouvé hier qu’il vit dans le déni le plus total, le plus cynique, le plus absurde. De la même manière qu’il avait affirmé en 2005 que les grands rassemblements et les vastes manifestations du printemps de Beyrouth étaient démesurément amplifiés par les médias et les chaînes de télévision (tout le monde se souvient de sa fameuse et ridicule boutade « zoom in, zoom out », pour minimiser l’ampleur de la mobilisation populaire au Liban), le président Assad se livre aujourd’hui à la même politique de l’autruche face à la révolte qui s’est emparée de la plupart des villes et agglomérations syriennes.
Cette attitude de déni aveugle aggrave encore plus le cas de ce régime qui brise tous les records de barbarie, qui montre de jour en jour qu’il ne recule devant absolument rien et qu’il n’a aucun scrupule à faire table rase de toutes les considérations d’ordre humain ou moral les plus élémentaires pour mater impitoyablement dans le sang la contestation populaire visant à mettre un terme à près de quatre décennies de tyrannie du clan familial des Assad.
Face à cet « État de barbarie » – pour reprendre, encore une fois, l’expression de Michel Seurat – est-il possible de garder le silence et d’adopter une attitude neutre, voire conciliante, à l’égard d’un pouvoir qui incarne le mal, dans toute sa dimension ? Beaucoup a été dit et écrit au sujet de l’inqualifiable mutisme de la Russie et des pays arabes sur ce plan. Ce mutisme est d’autant plus intolérable qu’il équivaut en définitive, purement et simplement, à une véritable couverture morale accordée à la répression sanglante. Mais plus près de nous, il est un positionnement qui mérite réflexion, concernant le régime Assad : celui des chrétiens du Liban.
Certains milieux chrétiens libanais colportent en effet une idée reçue, classique, dont il ressort que la chute du régime syrien – ou pour faire preuve d’une totale transparence, du régime alaouite en place à Damas – n’est pas dans l’intérêt des chrétiens sur base du principe, longtemps ressassé, de l’alliance des minorités. La lucidité impose toutefois le raisonnement totalement contraire.
Se positionner d’emblée en minoritaire implique que l’on adopte inconsciemment une attitude d’infériorité et une position défensive par rapport à l’environnement sociopolitique dans lequel on navigue. Cela peut facilement mener à une posture de dhimmitude qui recèle en soi une soumission quasi inconditionnelle au pouvoir en place, avec toutes les conséquences qui en découlent en termes d’abandon de certaines valeurs, de certains idéaux, voire de sa propre spécificité socio-politico-culturelle. C’est ainsi que l’on voit des leaders et responsables chrétiens renier leur passé et tirer un trait sur tous les idéaux qu’ils défendaient ardemment ou dont ils sont convaincus dans leur for intérieur – sous le poids de l’inconscient collectif – pour se conformer à cette chimérique alliance des minorités.
Le rôle avant-gardiste joué historiquement par les chrétiens du Liban au fil des siècles, entre autres au niveau de la « nahda » arabe, dépasse pourtant largement cette attitude d’infériorité et de dhimmitude qu’impliquent nécessairement les impératifs de la logique minoritaire. Et dans le cas spécifique du régime syrien en place, la réflexion sereine impose aussi de s’interroger sur l’intérêt que peuvent avoir les chrétiens libanais à s’aligner sur un pouvoir clanique qui fait preuve d’une barbarie sans précédent, qui a recours à tous les moyens sanguinaires difficilement imaginables pour réprimer dans le sang une révolte menée par une très large fraction de la population syrienne – pour ne pas dire par la majorité de cette population, toutes communautés confondues. Le même raisonnement s’applique d’ailleurs également – soit dit en passant – aux chrétiens de Syrie qui devraient s’interroger sur l’intérêt réel qu’ils ont à s’allier, et à s’identifier, à une faction d’une minorité, contre une majorité (pas nécessairement confessionnelle) qui tôt ou tard finira par redresser la barre et parvenir aux commandes.
Pour se cantonner au cas de figure libanais, les tenants de l’alliance des minorités, et donc du soutien au régime en place à Damas, feignent d’occulter une réalité que nul ne saurait contester : s’il est un régime qui a mobilisé toutes ses forces, qui a eu recours à tous les moyens envisageables, au cours des quatre dernières décennies, pour briser le pouvoir chrétien au Liban, c’est bien le régime des Assad. Pis encore : toute la stratégie régionale du clan Assad, depuis son arrivée au pouvoir au début des années 70, était fondée sur la déstabilisation tous azimuts du Liban et sur la volonté farouche de faire du pays du Cèdre un satellite syrien, avec tout ce que cette entreprise nécessitait comme actions violentes (assassinats, attentats, liquidations, noyautage et torpillage des institutions, vassalisation des responsables et fonctionnaires, pillage des ressources économiques, etc.).
La réussite de cette opération d’« anschlussation » nécessitait d’emprunter un passage obligé : briser le pouvoir chrétien au Liban, car du fait de leur conscience collective, de leurs racines socioculturelles et de leur rôle historique dans la constitution de l’entité libanaise, les chrétiens libanais sont traditionnellement les plus farouches défenseurs de la souveraineté et de l’indépendance du pays du Cèdre. Ils étaient par le fait même pour le régime hégémonique syrien le premier adversaire à abattre. Un rapide survol des diverses phases de la guerre libanaise, et même de la crise de 1973, permet de raviver dans notre mémoire l’implacable entreprise de déstabilisation et de torpillage du pouvoir chrétien à laquelle s’est livré minutieusement, systématiquement, et patiemment le pouvoir baassiste. Il est, par voie de conséquence, difficilement envisageable de concevoir pire régime que celui qui a plongé le pays du Cèdre dans le cauchemar, la tourmente et les guerres pendant plus de quatre décennies.
Le contraire aurait été surprenant. Le discours du président Bachar el-Assad, hier, n’a nullement été à la hauteur des attentes d’une large fraction de la population syrienne ou des pays concernés par la profonde crise qui ébranle la Syrie. Le régime syrien a une fois de plus prouvé hier qu’il vit dans le déni le plus total, le plus cynique, le plus absurde. De la même manière qu’il avait affirmé en 2005 que les grands rassemblements et les vastes manifestations du printemps de Beyrouth étaient démesurément amplifiés par les médias et les chaînes de télévision (tout le monde se souvient de sa fameuse et ridicule boutade « zoom in, zoom out », pour minimiser l’ampleur de la mobilisation populaire au Liban), le président Assad se livre aujourd’hui à la même politique de l’autruche face à la...
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