Les témoignages sur la barbarie de l'appareil répressif du pouvoir baassiste sont légion. Répondant à un apparatchik qui, interrogé sur les cas de tortures et de liquidations en Syrie, se cantonnait dans une attitude de déni total, un haut responsable de l'organisation internationale Human Rights Watch (HRW) déclarait hier qu'il avait pu constater lui-même de visu les traces de sévices corporels subis par plus d'une vingtaine d'ex-détenus arrêtés ces dernières semaines. Dans son édition du samedi 29 mai, le quotidien Le Monde publiait sous le titre évocateur « Dans les geôles de Bachar el-Assad » le récit d'un journaliste algérien, collaborant au quotidien français, enlevé et torturé par les SR syriens pendant près de trois semaines en avril. Relatant ce qu'il a vu, et surtout entendu, il souligne notamment que l'objectif recherché par les geôliers-tortionnaires n'est pas tant de soutirer des informations que de « terroriser et humilier ».
En peu de mots, il s'agit là d'un régime qui pousse jusqu'aux limites de l'extrême la politique de la terreur pour se maintenir au pouvoir. Et dans ce cadre, tout devient permis et concevable. Il ne faut ainsi sûrement pas avoir de scrupule à arrêter des enfants à Deraa, à les torturer et leur arracher les ongles, de même qu'il ne faut pas hésiter à tirer sur la foule, procéder à des rafles massives, bombarder des quartiers, assiéger et prendre d'assaut des villes aussitôt qu'elles s'associent à la contestation...
Poussant sa logique jusqu'au bout, le régime syrien ne trouve aucun embarras à ce que le fruit de ses actes de torture soit étalé au grand jour, sur les chaînes satellitaires. Bien au contraire... Il faut sans doute impressionner au maximum, donner l'exemple, entretenir le climat de terreur, afin de juguler et d'étouffer dans l'œuf la révolte populaire. Les considérations humaines les plus élémentaires étant ainsi foulées au pied, et partant du fait qu'il est, à l'évidence, profondément inutile d'évoquer ici toute notion des droits de l'homme (ne soyons pas naïfs...), les images du jeune Hamzeh mutilé, les témoignages des rescapés des geôles baassistes, et les traces des sévices infligés par les geôliers, même (et peut-être surtout) aux enfants, constituent autant de moyens de dissuasion pour « convaincre » les contestataires de rester cois.
Cette attitude qui consiste à réprimer dans le sang, sans foi ni loi, sans contraintes et sans scrupules, n'est évidemment pas l'apanage du seul régime syrien. Les exemples de la Libye et du Yémen sont tout aussi frappants. L'assaut lancé dans la nuit de dimanche par les forces fidèles à Ali Abdallah Saleh contre la place publique de Taëz, tenue par les opposants, ainsi que la guerre sans merci livrée par les bandes de Kadhafi contre la population rebelle fournissent dans ce contexte des exemples particulièrement significatifs. Nous nous trouvons là face à trois régimes qui ne ressentent aucun scrupule à détruire leur pays, à entraîner leur population dans des guerres intestines, à tirer sur des foules à bout portant, à opérer des rafles, à mutiler et torturer leurs propres citoyens pour préserver leur pouvoir et garantir qu'ils pourront le transmettre de père en fils.
Force est de relever à cet égard que dans ces trois pays (comme c'était d'ailleurs le cas de l'Égypte et de la Tunisie, pour ne pas évoquer le problème des monarchies), les rouages du pouvoir politique et économique sont détenus et contrôlés par un clan familial, au niveau d'un cercle restreint, limité aux fils, frères, cousins, gendres et parents directs. Les intérêts économiques familiaux (le clan étant confondu à l'État) sont sur ce plan gigantesques et se manifestent à très grande échelle. Rien d'étonnant de ce fait qu'un Rami Makhlouf, à titre d'exemple, affirme dans une interview au New York Times que le régime Assad ne saurait céder et se battra jusqu'au bout. Le « non-dit » dans les propos de Makhlouf est que ce pouvoir syrien n'épargnera aucun moyen et ne s'embarrassera d'aucun scrupule pour survivre. Même s'il faut se livrer à des massacres, sacrifier sa population, tirer sur son peuple, torturer et mutiler des enfants... L'enjeu est plus important : sauvegarder le pouvoir et l'existence du clan... Et tant pis pour les Nations unies, les démocraties occidentales, ou tout simplement pour toute personne un tant soit peu équilibrée pour qui les termes - dérangeants, avouons-le - « droits de l'homme », « libertés publiques », « pluralité politique », « dignité humaine », « prépondérance de l'individu » ont une signification, une certaine valeur.
Il reste que la stratégie de la terreur est peut-être efficace à plus ou moins brève échéance. Mais elle est inéluctablement génératrice d'une dynamique imparable à long terme, engendrant sa propre destruction, conduisant à un phénomène d'implosion centripète, à un effet boomerang qui emportera, souvent dans la violence, ceux qui, atteints de cécité politique, s'étaient retranchés dans une attitude de déni total. Ne dit-on pas que celui qui gouverne par l'épée périra par l'épée ? La vengeance est un plat qui ne se mange pas toujours froid.

