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Plus qu’une question de morale

Nous ne sommes certes pas dans une démocratie occidentale. Nous vivons, dans cette région du monde, une profonde crise existentielle. Le printemps arabe place depuis le début de l'année l'ensemble du Moyen-Orient à un véritable point d'inflexion. Dans un tel contexte explosif, et à l'ombre d'un tel équilibre géopolitique instable, il ne saurait y avoir, à l'évidence, de place à l'angélisme primaire, aux grands sentiments, aux prises de position frôlant la naïveté politique, ou la naïveté tout court. Sauf que...
Sans vouloir afficher une attitude béate, force est de relever malgré tout que c'est, précisément, parce que la région est à un tournant historique qu'il est impératif, plus que jamais, de rester attaché à certains principes fondamentaux, à certaines valeurs, qui devraient constituer l'ossature de la phase nouvelle dans laquelle semble s'être engagé le M-O. Et sur base de cette même approche, il est tout aussi impératif de ne pas garder le mutisme au sujet de certaines initiatives et déclarations qui reflètent un état d'esprit, une ligne de conduite, des projets politiques en totale contradiction avec le cours normal, et inéluctable, de l'histoire, sous l'impulsion de l'homme. Les développements et les propos qui ont marqué les événements de ces derniers jours fournissent moult « cas d'école » de ce qui ne saurait être agréé au plan macro-politique, dans une perspective historique. Les exemples à cet égard sont légion...
Ainsi, le front du Golan entre la Syrie et Israël n'a pratiquement connu aucune tension notoire, aucun incident de taille, depuis... 1973. Que le régime syrien ait décidé subitement de « réactiver » symboliquement ce front, ne fut-ce que l'espace d'une journée, dans le but évident d'opérer une manœuvre de diversion afin de détourner l'attention de la révolte populaire à laquelle il est confronté, passe encore. Ce qui est, par contre, beaucoup moins acceptable c'est que ce même régime syrien s'emploie, pour parfaire simplement sa manœuvre de diversion, à envoyer à une mort certaine des centaines de réfugiés palestiniens. Car pour la commémoration de la nakba, et pour la première fois depuis 1973, des bus syriens ont transporté des manifestants, « puisés » dans les camps de réfugiés de l'intérieur de la Syrie, vers la ligne de démarcation avec Israël, sur le Golan.
L'image est peut-être cruelle, mais cet acheminement de réfugiés à bord de bus pour être lâchés aux premières lignes israéliennes, avec tous les risques inéluctables encourus, ressemblait fort malencontreusement à l'acheminement du bétail à l'abattoir. C'est parce qu'il est inconcevable que les Palestiniens de Syrie soient traités de la sorte, dans le seul but de diminuer la pression sur Damas, qu'on ne devrait pas passer sous silence cette initiative sanguinaire prise par le régime syrien, dimanche dernier, d'autant qu'elle s'est effectivement soldée par des dizaines de tués et de blessés. Cette même dénonciation s'applique d'ailleurs à la marche organisée à Maroun el-Rass dans les mêmes circonstances, et qui a abouti également à des dizaines de victimes. Des témoins oculaires affirment en effet que là aussi les manifestants ont été acheminés vers l'abattoir israélien à bord de bus syriens, l'opération ayant été financée et encadrée, selon des informations de presse, par le Hezbollah.
Si cette double opération cruelle doit être fermement stigmatisée, ce n'est pas uniquement pour des raisons morales. Car elle pose un autre problème de fond qui touche à la vision que certaines factions se font de l'homme, de l'individu, qu'elles s'abstiennent de considérer comme une valeur absolue et comme le pivot central de tout projet politique. Lorsque l'on considère l'individu comme quantité totalement négligeable, que l'on se permet de jeter en pâture pour servir des intérêts réducteurs et obtus, c'est que l'on est mû à la base par un projet politique totalitaire et autocratique dont le sort ne saurait différer de celui de tous les pouvoirs fascisants qui ont fini par s'effondrer sous les coups de la révolte populaire.
L'image de ces manifestants manipulés et lâchés sans défense sur les lignes israéliennes n'est pas sans rappeler le spectacle, non moins cruel et sanguinaire, de ces enfants et adolescents envoyés par le régime iranien des mollahs dans les marais sur le front avec l'Irak, dans les années 80, afin de provoquer l'explosion des mines, de manière à ouvrir la voie à des unités d'infanterie et préparer ainsi une offensive terrestre...
Dans ce genre de situation, ce n'est plus la morale et les scrupules d'angélisme qui entrent en jeu pour définir les critères de jugement. Il s'agit plutôt de choix politique fondamental, en rapport avec le politique, et non la politique. En clair, la valeur absolue qui devrait dicter nos options, notre ligne de conduite, doit-elle être l'individu ou plutôt le renforcement et la sauvegarde du régime ? Dans une démocratie digne de ce nom, c'est l'individu qui est au centre de la chose publique et de l'action politique. Du moins dans une large mesure... Le comportement des régimes syrien et iranien (sans compter, à l'évidence, les dictatures libyennes et yéménites, pour ne citer qu'elles) se situe par contre dans le second cas de figure. Comment s'étonner, dès lors, que le clan Assad, à titre d'exemple (car il s'agit bien, en définitive, d'un clan), n'hésite nullement à assiéger et bombarder son propre peuple afin d'étouffer dans le sang toute contestation et qu'il s'emploie à envoyer à une mort inéluctable des manifestants dont le seul tort est de porter la flamme d'une cause qu'ils sont prêts à défendre contre vents et marées ?
Certains propos et prises de position trahissent de manière imperceptible un tel état d'esprit totalitaire. Lorsque le chef du bloc parlementaire du Hezbollah, Mohammad Raad, ne perçoit dans la révolte du peuple syrien qu'une diabolique machination visant à saper le « projet de résistance » défendu par le régime de Bachar el-Assad, c'est qu'il n'accorde dans le fond aucun intérêt aux aspirations et aux attentes de l'individu syrien, et que l'important pour le Hezbollah c'est la défense du projet, celui de l'axe Damas-Téhéran. C'est sur base de cette même perception de l'action politique que l'on pourrait expliquer le rejet par le Conseil supérieur chiite, en toute vraisemblance sous la pression du Hezbollah, de la clause du communiqué du sommet spirituel de Bkerké faisant référence au « conflit israélo-palestinien ». Le Hezbollah, par la bouche du CSC, désirait faire allusion au « conflit israélo-arabe ». En d'autres termes, pour le parti chiite, ce ne sont pas les droits de l'individu palestinien qui importent mais plutôt le projet guerrier régional qui constitue, sans horizon aucun, le « fond de commerce », le véritable oxygène du Hezbollah et de son allié régional.
Plus qu'un choix moral, c'est donc un choix de société auxquels les Libanais sont quotidiennement confrontés. Et avec eux les peuples partie prenante dans le printemps arabe. C'est aujourd'hui à ces peuples qu'il revient de faire évoluer ce printemps arabe dans le sens du respect des libertés publiques, du pluralisme politique, de l'ouverture sur le monde. En un mot, dans le sens de la valorisation de l'individu. Le pari sur ce plan est loin d'être gagné. La tentation totalitaire peut reprendre le dessus. Il revient, plus que jamais, aux forces libérales et démocratiques de pousser les événements dans le sens de l'histoire.
Nous ne sommes certes pas dans une démocratie occidentale. Nous vivons, dans cette région du monde, une profonde crise existentielle. Le printemps arabe place depuis le début de l'année l'ensemble du Moyen-Orient à un véritable point d'inflexion. Dans un tel contexte explosif, et à l'ombre d'un tel équilibre géopolitique instable, il ne saurait y avoir, à l'évidence, de place à l'angélisme primaire, aux grands sentiments, aux prises de position frôlant la naïveté politique, ou la naïveté tout court. Sauf que... Sans vouloir afficher une attitude béate, force est de relever malgré tout que c'est, précisément, parce que la région est à un tournant historique qu'il est impératif, plus que jamais, de rester attaché à certains principes fondamentaux, à certaines valeurs, qui devraient constituer l'ossature de la...
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