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Entre propagande et barbarie

Au plus fort de la contestation estudiantine au Liban au début des années 70, lorsque les responsables de certains partis de droite voulaient diaboliser un mouvement de grève ou discréditer des leaders estudiantins actifs, le moyen le plus traditionnel - et le plus primaire - était de les affubler du qualificatif de « communistes ».
Autres temps, autres mœurs... Aujourd'hui, les dirigeants syriens - et avec eux l'inénarrable Kadhafi, et avant lui les anciens dirigeants égyptiens - se livrent à de risibles contorsions politico-médiatiques pour tenter de faire croire à qui veut bien l'entendre que le mouvement de soulèvement populaire auquel ils sont confrontés est l'œuvre de « groupuscules terroristes » ou, mieux, de « bandes salafistes et fondamentalistes », ce qui reviendrait à dire, dans ce dernier cas, que tous les citoyens syriens n'ont d'autres raisons de se soulever contre un régime aussi répressif et liberticide que leur foi religieuse atavique...
Propagande classique et, surtout, facile... Comme le soulignait un observateur averti, c'est donner une définition particulièrement élastique au terme « terroriste » lorsqu'on l'applique à des milliers, que dis-je, à des dizaines de milliers de personnes. Lorsque le régime syrien en vient à faire intervenir ses blindés pour donner l'assaut aux villes, localités et régions rebelles, l'une après l'autre, en les assiégeant au préalable, et en les privant, suivant un même scénario répétitif, d'électricité, de téléphone et d'eau, nous sommes alors très loin du cas de figure d'une opération chirurgicale ponctuelle dirigée contre un foyer « terroriste », par essence restreint et limité. Si le pouvoir en place à Damas était réellement victime de l'agitation de groupuscules armés « subversifs, télécommandés par des forces étrangères », comme il se plait à le prétendre dans ses médias néostaliniens, il n'aurait pas eu besoin d'interdire manu militari à tout journaliste de circuler dans les zones en proie aux troubles, aux massacres, aux liquidations physiques et aux tirs à bout portant, et à vue, sur les manifestants, femmes et enfants inclus. Et il n'aurait pas eu besoin, de surcroît, d'interdire à la mission d'enquête de l'ONU de se rendre à Deraa.
Quant au travail de propagande fondé sur une prétendue subversion « salafiste », il suffit de suivre la couverture que les chaînes audiovisuelles font des événements en Syrie pour se rendre compte de son caractère farfelu. Un mouvement salafiste et fondamentaliste aussi répandu dans un aussi grand nombre de localités, aux quatre coins de la Syrie, n'aurait pas pu paraître inaperçu de la sorte jusqu'à aujourd'hui.
Le quotidien Le Monde a d'ailleurs tourné, indirectement, en dérision ces accusations de salafisme en exposant, sur son site Web, la cabale menée tout récemment (comme depuis plusieurs années) par le régime syrien contre « l'opposition classique », en l'occurrence les partis et courants réformateurs et progressistes - qui sont donc loin d'être « fondamentalistes » - regroupés au sein d'une coalition au nom très évocateur de « Rassemblement national démocratique ». Le Monde rapporte dans ce cadre une liste d'une bonne quinzaine de personnalités démocratiques, libérales et progressistes de premier plan, très « respectées de la population », comme le relève le quotidien français, arrêtées l'une après l'autre depuis le début du mois d'avril pour la simple raison qu'elles s'étaient adressées à des médias étrangers ou qu'elles avaient participé à des manifestations, comme dans le cas de Riad Seif, déféré il y a quelques jours devant le tribunal pour avoir pris part « illégalement » (sic !) à une manifestation « non autorisée »...
Mais est-il réellement besoin d'avancer une telle argumentation pour apporter la preuve que le pouvoir en place à Damas se livre sans merci à une véritable guerre sanguinaire, à une vaste opération de barbarie, contre son propre peuple ? La dernière fois que l'armée syrienne a livré une bataille ce fut en... 1973 (hormis les épisodes de la guerre antilibanaise). Les images des blindés et des soldats d'infanterie syriens donnant l'assaut à des agglomérations, cela fait depuis 1973 qu'on ne les avait pas vues. C'est maintenant chose faite à Deraa, Banias, Homs et dans bien d'autres localités.
Cette véritable guerre lancée (il faut bien se rendre à l'évidence) contre la population civile pose, et c'est là que se réside tout le fond du problème, un grand point d'interrogation quant à l'attitude du monde occidental... Un point d'interrogation empreint d'amertume, voire de révolte. N'était-ce pas pour défendre la population civile que ce même monde occidental avait réagi promptement, fermement et sans hésiter face à la guerre menée par Kadhafi contre son propre peuple ? Certes, l'Union européenne vient d'adopter des sanctions contre 13 personnalités syriennes, en sus d'un embargo (inutile ?) sur les armes. Certes, c'est surtout la Russie qui, pour des raisons obscures, s'est farouchement opposée, à la fin de la semaine dernière, aux timides velléités européennes, notamment françaises et britanniques, de saisir le Conseil de sécurité du cas syrien. Cette position russe est d'ailleurs non seulement répréhensible, mais elle est surtout carrément honteuse au vu de la barbarie dont fait preuve le régime syrien.
Il reste qu'en dépit de cette attitude inhibitrice de Moscou, et malgré les sanctions annoncées hier soir par l'Union européenne, la réaction occidentale au déchaînement haineux dont est la cible la population syrienne est, de loin, bien en deçà du niveau requis par l'ampleur de la répression sanglante. Les considérations de realpolitik en sont, vraisemblablement, la cause. Et, de surcroît, il serait irréaliste de demander, comme dans le cas de Kadhafi, une action militaire quelconque. Mais les pays occidentaux mettent leur crédibilité en jeu lorsqu'ils adoptent une position ferme et guerrière dans le cas de la Libye, et timorée ou hésitante dans le cas de la Syrie, alors que tant ici que là, il y a une population civile à sauver. Cette même observation doit d'ailleurs être faite pour la Ligue arabe qui n'avait pas hésité à condamner le régime libyen, alors que dans le cas du pouvoir syrien elle s'est même abstenue de faire ne fut-ce qu'une simple déclaration de principe pour déplorer les victimes civiles qui tombent presque quotidiennement.
Le rejet de la justice sélective doit s'appliquer aussi aux dirigeants et aux pouvoirs en place. Surtout que ces derniers finissent toujours, en dehors de l'espace et du temps, par être rattrapés, un jour ou l'autre, par les implacables accusations de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité. Mais combien de victimes civiles innocentes doivent encore tomber, et sur quel laps de temps, avant que le monde ne se décide à voir la réalité en face et à agir en conséquence ?
Au plus fort de la contestation estudiantine au Liban au début des années 70, lorsque les responsables de certains partis de droite voulaient diaboliser un mouvement de grève ou discréditer des leaders estudiantins actifs, le moyen le plus traditionnel - et le plus primaire - était de les affubler du qualificatif de « communistes ».Autres temps, autres mœurs... Aujourd'hui, les dirigeants syriens - et avec eux l'inénarrable Kadhafi, et avant lui les anciens dirigeants égyptiens - se livrent à de risibles contorsions politico-médiatiques pour tenter de faire croire à qui veut bien l'entendre que le mouvement de soulèvement populaire auquel ils sont confrontés est l'œuvre de « groupuscules terroristes » ou, mieux, de « bandes salafistes et fondamentalistes », ce qui reviendrait à dire, dans ce dernier cas, que...
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