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Une question de mentalité

On ne citera jamais suffisamment la petite phrase avant-gardiste et littéralement prophétique de l'imam Mohammad Mehdi Chamseddine, rapportée dans son testament politique. « J'exhorte mes frères chiites imamistes, dans chacune de leur patrie et dans chacune de leur société, à s'intégrer dans leur milieu et leur patrie, à ne se distinguer d'une aucune façon des autres, à ne pas se comporter comme une minorité et à ne pas avoir un projet politique propre à eux (entendre transnational) qui les distinguerait des autres. » Cet appel, daté du 25 décembre 2000, devrait résonner, en cette période de printemps arabe, dans plus d'un pays de la région.
Il ne serait pas superflu de rappeler aussi que lors de la visite du président iranien Mahmoud Ahmadinejad à Beyrouth, en octobre 2010, une centaine d'intellectuels, de journalistes et de cadres supérieurs lui avaient adressé une lettre ouverte dans laquelle ils mettaient ouvertement en garde contre l'émergence d'une « question chiite » au Moyen-Orient, sous l'impulsion de la politique expansionniste de la République islamique dans le monde arabe. Les événements de ces dernières semaines ont malheureusement apporté la preuve que cette appréhension s'avère justifiée et que la vision de l'imam Chamseddine était particulièrement lucide et bien fondée. Lors d'une réunion extraordinaire tenue dimanche soir à Riyad, les ministres des Affaires étrangères des pays du Conseil de coopération du Golfe ont ainsi ouvertement dénoncé les ingérences de Téhéran dans les affaires intérieures des pays du CCG, évoquant plus particulièrement les cas du Koweït et du Bahreïn. Au cours des derniers jours, les dirigeants de ces deux États, ainsi que ceux du royaume wahhabite, sont en effet montés au créneau pour tirer la sonnette d'alarme au sujet des débordements, des desseins suspects et des appétits géopolitiques démesurés du régime d'Ahmadinejad.
Le plus grave dans un tel contexte explosif est que le Bahreïn a accusé directement le Hezbollah et son secrétaire général Hassan Nasrallah d'attiser sans détour le feu de la discorde dans le royaume, tandis que le Koweït annonçait de son côté le démantèlement de huit réseaux d'espionnage iraniens, précisant que « des Libanais » y étaient impliqués. Il n'est évidemment pas très difficile de deviner l'appartenance partisane de ces Libanais. Et de prévoir, par la même occasion, les fâcheuses retombées d'une telle implication sur le pays du Cèdre...
Il reste que ce n'est pas seulement en termes d'ingérences flagrantes dans les affaires de pays tiers que se pose le problème de la politique expansionniste de Téhéran et du Hezbollah libanais. Car cette ligne de conduite reflète surtout une mentalité et une certaine approche de l'action politique qui vont à contresens de l'histoire. Que les communautés chiites à Bahreïn ou au Koweït, ou même en Arabie saoudite, aient des droits trop longtemps bafoués et occultés, cela nul ne saurait le contester. Ce qui est par contre beaucoup moins légitime, c'est précisément cet état d'esprit qui sous-tend le comportement de ceux qui, au sein du régime des mollahs et du Hezbollah, feignent de vouloir soutenir les revendications des populations en révolte, mais qui en réalité ne font qu'exploiter et attiser simplement ce malaise chiite pour déstabiliser des régimes en place dans le seul but de paver la voie à un projet transnational communautaire, celui-là même que dénonçait ouvertement l'imam Chamseddine. Une telle ingérence s'effectue sur base d'une logique milicienne et subversive, suivant le schéma propre aux systèmes militaro-sécuritaires autocratiques, dans le plus pur style stalinien des années les plus sombres de la guerre froide. Le tout avec en filigrane un projet politique obscurantiste, une vision de la société et de l'homme qui ne laisse aucune place à la liberté de l'individu et à son épanouissement multidimensionnel dans la société.
C'est à ce niveau précis que se pose véritablement le problème de fond et que la petite phrase de l'imam Chamseddine prend toute son ampleur. Car lorsque le dignitaire chiite appelait ses coreligionnaires à s'intégrer dans leur société, il les invitait dans le même temps à lutter, non pas pour satisfaire des ambitions géopolitiques régionales transnationales, mais plutôt pour améliorer leurs conditions de vie, donc pour assurer l'épanouissement de l'individu chiite en avançant, prudemment sur la voie de la démocratie véritable, de la pleine citoyenneté. D'une manière générale, tel est précisément le sens réel et la portée des mouvements de soulèvement dont nombre de pays arabes sont aujourd'hui le théâtre.
En ce sens, l'approche géopolitique à laquelle se livrent le régime des mollahs et le Hezbollah, aussi bien au Liban que dans les pays du Golfe, est totalement à contre-courant de la dynamique libératrice actuelle dans la région, fondée sur l'esprit citoyen, sur la culture citoyenne, passage obligé vers les pratiques démocratiques. Il suffit pour s'en convaincre de suivre le véritable brassage d'idées, les débats de fond - portant non pas sur « la lutte contre l'impérialisme et le sionisme », mais sur des problèmes de société et des questions socio-économiques de base - qui se poursuivent presque quotidiennement, pour la première fois dans l'histoire du monde arabe, sur les places publiques en Égypte, en Tunisie, au Yémen, à Bahreïn, en Jordanie, au Maroc, en Algérie, et plus récemment en Syrie.
Force est de relever dans un tel contexte, en ce qui concerne ce dernier pays (loi de proximité oblige), que pas plus que ses fidèles alliés iraniens et hezbollahis, le régime syrien ne semble encore prendre la mesure de la véritable dimension des soulèvements populaires actuels. À l'instar de leur alter ego de Téhéran et de la banlieue sud, les dirigeants de Damas réagissent à la contestation grandissante à laquelle ils sont confrontés avec la mentalité digne des républiques bananières d'une époque tiers-mondiste à jamais révolue. Déjà au printemps 2005, le président Bachar el-Assad avait affiché une attitude de mépris et de déni total face à la révolution du Cèdre. Et c'est cette même attitude de déni, couplée à une répression sanglante, qu'il affiche également ces jours-ci. En 2005, il n'avait pu inverser le cours de l'histoire. Aujourd'hui, dans la foulée de ce printemps arabe, ces Bachar el-Assad, Mahmoud Ahmadinejad et Hassan Nasrallah (sans oublier évidemment l'inénarrable Kadhafi) parviendront-ils à s'engager sur la voie d'une quelconque « révolution culturelle » pour comprendre, à l'aube du XXIe siècle, que la mentalité stalinienne et l'approche militaro-sécuritaire ne sont plus de mise ? Mais c'est compter sans une pulsion de violence inhérente aux structures totalitaires des régimes et partis en question, et un culte de l'exaltation de la supériorité du chef, désormais trop en rupture avec la modernité pour pouvoir en rattraper le train.
On ne citera jamais suffisamment la petite phrase avant-gardiste et littéralement prophétique de l'imam Mohammad Mehdi Chamseddine, rapportée dans son testament politique. « J'exhorte mes frères chiites imamistes, dans chacune de leur patrie et dans chacune de leur société, à s'intégrer dans leur milieu et leur patrie, à ne se distinguer d'une aucune façon des autres, à ne pas se comporter comme une minorité et à ne pas avoir un projet politique propre à eux (entendre transnational) qui les distinguerait des autres. » Cet appel, daté du 25 décembre 2000, devrait résonner, en cette période de printemps arabe, dans plus d'un pays de la région. Il ne serait pas superflu de rappeler aussi que lors de la visite du président iranien Mahmoud Ahmadinejad à Beyrouth, en octobre 2010, une centaine d'intellectuels, de...
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