Faux débat, donc, mais il reste que si l'on souhaite se prêter malgré tout à ce jeu, une estimation qualitative pourra être faite de l'ampleur du meeting qui a marqué le nouvel élan - l'acte II - de la révolution du Cèdre. Pour ce faire, une comparaison entre l'espace géographique investi par les manifestants le 14 mars 2005 et celui occupé pour le sixième anniversaire de l'intifada permet de relever, en prenant aussi en considération le paramètre de la densité populaire, que l'espace occupé dimanche dernier représente globalement près de 70 pour cent, au moins, de celui, sans précédent, qui avait marqué l'historique rassemblement de 2005.
Mais là n'est pas l'essentiel. Une lecture plus pointue de cette célébration organisée le 13 mars nous amène à focaliser l'attention sur deux faits marquants dont la signification et la portée politiques ne sont pas dépourvues d'intérêt.
La participation de milliers de partisans druzes au coup d'envoi de la révolution du Cèdre II constitue beaucoup plus qu'un simple geste symbolique. Signe des temps, il n'est pas du tout banal, dans un contexte féodal et communautaire bien particulier qui n'échappe à personne, que des cadres du PSP ainsi que des habitants de divers villages et localités druzes du Chouf et de Aley désavouent ouvertement et publiquement la ligne de conduite de leur leader pour réaffirmer leur adhésion au projet politique du 14 Mars, sans pour autant remettre en cause leur fidélité à titre personnel au chef de la communauté. Il s'agit là d'un cas d'école propre au Liban : contester les options politiques et les revirements du leader tout en lui restant fidèle...
Cette « fronde » - si on veut l'appeler par son nom - constitue un phénomène tout à fait nouveau dans une communauté aussi solidaire, patriarcale et fermée que la communauté druze. Elle reflète, certes, un comportement sain et un indice avancé de maturité. Mais elle est, surtout, particulièrement significative de toute la portée et de la véritable dimension que représente le projet fondateur du 14 Mars. Car le fait que des cadres druzes aient fait le grand pas de se démarquer sans détour de leur chef indique à quel point l'option, pour ne pas dire la posture, 14 marsiste - que l'on pourrait qualifier de « libaniste » - correspond à une sensibilité profondément ancrée dans l'inconscient collectif de nombre de Libanais. Une sensibilité qui s'avère être de plus en plus transcommunautaire, et c'est là également un paramètre totalement nouveau, une première au niveau populaire, depuis la création du Grand Liban contemporain, en 1920.
C'est ce même paramètre qui explique sans doute le deuxième fait marquant du coup d'envoi de la révolution du Cèdre II : l'importante participation d'indépendants, de non partisans, de familles accompagnées de leurs enfants au grand rassemblement du 13 mars. À tel point que pour beaucoup ce meeting a été l'occasion de nombreuses retrouvailles avec des proches ou de vieilles connaissances. Cette implication massive de ce que l'on convient de désigner sous le label de « société civile » illustre clairement le caractère engagé mais non partisan d'une large partie du 14 Mars. Le fait que le citoyen lambda, représentatif, notamment, de la classe moyenne, et même de la haute bourgeoisie, prenne l'initiative de descendre dans la rue, de participer à une vaste manifestation de masse, de s'engager ainsi de la sorte (dans toute l'acception du terme) pour non pas plébisciter un leader ou un parti, mais pour défendre une cause illustre aussi - comme dans le cas de la participation druze - la véritable dimension nationale et la portée réelle de la révolution du Cèdre.
Cette dimension nationale est également illustrée non pas seulement par son caractère transcommunautaire, mais surtout par son aspect foncièrement pluriel, aussi bien au plan du milieu socio-économique qu'au niveau de la sensibilité politique. Cet aspect pluriel s'explique surtout par la nature et l'importance de la cause dont la révolution du Cèdre se fait aujourd'hui le porte-étendard, en l'occurrence la lutte contre les armes du Hezbollah et leur impact déstabilisateur, voire destructeur, sur le jeu et les équilibres politiques internes, et donc sur la stabilité du pays.
C'est vu sous l'angle de ces multiples considérations, sociologiques, politiques et communautaires, que le problème du nombre réel de participants au rassemblement de dimanche, comme aux autres meetings similaires, pourrait peut-être représenter, en définitive, une quelconque signification, afin de quantifier la nature et l'ampleur de l'adhésion des Libanais à la cause antiarmes illégales défendue par le 14 Mars.
La majorité silencieuse a dit son mot dimanche dernier. Elle a exprimé son engagement non partisan. Au directoire collectif du courant « libaniste » de savoir agir afin d'entretenir une telle mobilisation, en associant étroitement la société civile, dans ses différentes composantes, au vaste et difficile combat en vue de l'aboutissement d'une cause que plus d'une puissance régionale, sans foi ni loi, tente de torpiller en n'épargnant aucun moyen ; et en ne s'encombrant d'aucun scrupule.

