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Alerte, dysfonctionnement

Dans une interview accordée à la fin de la semaine dernière à l'agence italienne ANSA, le ministre de l'Information, Tarek Mitri, a mis en garde contre un grave dysfonctionnement des pratiques constitutionnelles dans le pays, relevant que la logique de la « force et du fait accompli » (sous l'effet de la menace milicienne) imposent régulièrement « de nouvelles règles au système politique » en vigueur. Abondant dans le même sens, le Renouveau démocratique de Nassib Lahoud a de son côté mis en garde contre les tentatives de marginaliser la présidence de la République et la présidence du Conseil en les transformant en faux témoins d'un nouveau rapport de force que d'aucuns tentent d'imposer manu militari sur la scène locale.
Un tel dysfonctionnement du système politique remonte, pour l'essentiel, à la mainmise totale imposée par les Syriens sur les différentes institutions étatiques au lendemain de l'approbation de l'accord de Taëf, au début des années 90. Le Liban était alors gouverné concrètement à partir de Anjar - « capitale » du fait accompli - par le représentant des services de renseignements syriens qui ne se contentait pas uniquement de façonner les Parlements et les gouvernements au gré des intérêts de Damas, mais qui avait également la haute main sur les principales nominations administratives et diplomatiques du pays du Cèdre.
Au lendemain du retrait des troupes syriennes, en avril 2005, ce diktat « fraternel » a été progressivement et lentement substitué par un autre, tout aussi pernicieux et rampant : celui du Hezbollah (et de ses alliés locaux). Dans l'un et l'autre cas, ce sont les mêmes méthodes qui étaient, et qui sont, de mise : celles de la force, de la logique milicienne, du fait accompli imposé sous le poids des menaces directes ou sous-jacentes. Si bien que tous les garde-fous constitutionnels étaient, et sont toujours, balayés au passage, comme l'a souligné Tarek Mitri. Le président de la Chambre n'a-t-il pas outrepassé outrageusement le cadre de ses fonctions en fermant purement et simplement le Parlement pendant près de deux ans afin d'empêcher la formation d'un tribunal spécial international en vue de juger les meurtriers de Rafic Hariri et des autres personnalités assassinées en riposte à la révolution du Cèdre ?
Les exemples de violence morale se sont multipliés depuis le printemps de Beyrouth, en 2005. Si la longue série d'assassinats politiques et d'attentats terroristes intervenus depuis octobre 2004 est à inscrire au compte de la contre-offensive lancée par l'axe syro-iranien afin de saboter l'intifada de l'indépendance, il reste qu'au plan strictement local, le Hezbollah et ses alliés fidèles ont mené une entreprise de sape parallèle qui avait, certes, pour toile de fond un bras de fer régional, mais qui s'est traduit par un torpillage systématique du système politique en vigueur.
Dès 2006, le tandem Hezbollah-Amal ne cessait de se livrer à un matraquage médiatique dont il ressort que le Liban est un pays formé de minorités et qu'il ne pouvait être gouverné que sur une base consensuelle. Au lendemain de la victoire du 14 Mars aux élections législatives de 2009, le Hezbollah a rapidement placé la majorité devant l'alternative suivante : un gouvernement d'union nationale avec un tiers de blocage accordé à la minorité, ou la sédition et la remise en cause de la paix civile. Et parallèlement à ce chantage milicien, le 8 Mars a été jusqu'à imposer au Premier ministre, sous le poids des armes, ses propres représentants et les portefeuilles qu'il revendiquait, niant au chef du gouvernement toute marge de manœuvre dans le choix des ministres issus de la minorité. Le général Michel Aoun a poussé cette logique jusqu'à annoncer lui-même, de Rabieh, les noms de ses ministres et les portefeuilles qu'ils avaient obtenus sans prendre la peine d'attendre que les décrets soient rendus publics suivant les règles constitutionnelles.
Lorsque le 8 Mars a obtenu ainsi la formation d'un « gouvernement d'union » avec tiers de blocage, il s'est employé progressivement à entraver l'action de l'exécutif et à tenter d'imposer son diktat en ayant recours à son potentiel de blocage et en brandissant la menace de discorde dans la rue. Cela s'est manifesté, plus particulièrement, lorsqu'il a imposé au chef du gouvernement, lors de l'affaire dite des « faux témoins », l'ordre du jour des réunions du Conseil des ministres, allant jusqu'à paralyser totalement l'action de l'exécutif afin de tenter d'obtenir que le dossier en question soit tranché dans un sens conforme à sa volonté. Du coup, le rôle du chef de l'État ainsi que celui du président du Conseil étaient réduits concrètement à néant. Et par le fait même, le Conseil des ministres, censé exercer dans son ensemble - conformément à Taëf - les prérogatives du pouvoir exécutif, perdait sa raison d'être, même pour les questions de routine en rapport avec la simple gestion des affaires publiques. L'apogée de la contrainte et de la violence morale, basée sur les armes, a été atteint lorsque le Hezbollah a forcé (dans toute l'acception du terme) une poignée de députés, Walid Joumblatt en tête, à retourner leur veste et à changer de camp afin de laminer la majorité parlementaire issue d'élections législatives libres, en 2009.
C'est ce même dysfonctionnement des mécanismes constitutionnels qui menace aujourd'hui le Premier ministre désigné. Le 8 Mars, par le biais de Michel Aoun - chargé, comme à l'accoutumée, du mauvais rôle - s'emploie en effet, une fois de plus, non seulement à imposer à Nagib Mikati le choix de « ses » ministres et des portefeuilles qu'il désire obtenir, mais à poser des veto en fixant des limites à la représentation du chef de l'État au sein du cabinet. De sorte que dans la pratique, le rôle du Premier ministre désigné est réduit à celui d'un simple « secrétaire », ou coordinateur, chargé de recueillir, uniquement, les desiderata des pôles politiques et des groupes parlementaires afin de transmettre ensuite la formule qui lui aura été dictée au chef de l'État qui n'aurait alors d'autre choix que de se soumettre au fait accompli imposé sous le poids des armes. Nagib Mikati est visiblement conscient d'un tel dysfonctionnement, ce qui lui a fait dire le week-end dernier, à Tripoli, que nul autre que lui (en sa qualité de Premier ministre désigné) ne formera le gouvernement « car cela est prévu par la Constitution ». Mais il y a loin de la coupe aux lèvres ... Surtout au Liban, notamment à l'ombre du fait accompli du Hezbollah...
Il y a fort à parier que lorsque le nouveau gouvernement sera mis sur pied, le chef de l'État et le président du Conseil seront soumis au même diktat que celui qui a abouti à la paralysie puis à la chute du cabinet Hariri. C'est contre une telle absence de garde-fous constitutionnels qu'a mis en garde Tarek Mitri et c'est cette menace de marginalisation des rôles du chef de l'État et du Premier ministre qu'a dénoncée le Renouveau démocratique.
Que la logique du consensus soit suivie pour tout ce qui engage le sort et le devenir du pays, cela est totalement concevable et légitime (encore faut-il qu'elle s'applique, en priorité, à la stratégie de défense, et donc au problème des armes du Hezbollah). Mais que cette logique consensuelle se fonde sur la menace permanente de sédition dans le but d'imposer un nouvel équilibre de force à caractère sectaire, d'imposer un fait accompli dans l'exercice du pouvoir au niveau de la simple gestion de la chose publique, cela ne peut que poser les fondements d'une nouvelle révolution du Cèdre. Les soulèvements populaires de ces dernières semaines dans plusieurs pays arabes n'ont-ils pas illustré sans équivoque possible que tout pouvoir basé sur la logique de la force et de la violence morale ne fait en définitive que creuser, tôt ou tard, sa propre tombe ?
Dans une interview accordée à la fin de la semaine dernière à l'agence italienne ANSA, le ministre de l'Information, Tarek Mitri, a mis en garde contre un grave dysfonctionnement des pratiques constitutionnelles dans le pays, relevant que la logique de la « force et du fait accompli » (sous l'effet de la menace milicienne) imposent régulièrement « de nouvelles règles au système politique » en vigueur. Abondant dans le même sens, le Renouveau démocratique de Nassib Lahoud a de son côté mis en garde contre les tentatives de marginaliser la présidence de la République et la présidence du Conseil en les transformant en faux témoins d'un nouveau rapport de force que d'aucuns tentent d'imposer manu militari sur la scène locale.Un tel dysfonctionnement du système politique remonte, pour l'essentiel, à la mainmise...
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