Ces constantes, les assises sunnites réunies à Dar el-Fatwa les ont posées de manière très limpide, en dénonçant le poids des armes sur les équilibres communautaires internes et en réaffirmant le ferme attachement au TSL et aux fondements de la formule libanaise. En ce sens, le document des assises de Dar el-Fatwa constitue en quelque sorte le pendant du premier appel de Bkerké de septembre 2000. L'appel de Bkerké avait posé les jalons de la libération du Liban de l'occupation syrienne. De la même façon, le document de Dar el-Fatwa pose aussi les jalons d'une autre lutte non moins importante : la lutte contre le diktat des armes illégales et sectaires.
Ce retour aux fondements et à l'essence même de la révolution du Cèdre, du printemps fondateur de Beyrouth, prôné hier soir au BIEL, doit s'accompagner d'une lecture lucide et sans complaisance des causes qui ont abouti au revers subi ces derniers jours par le 14 Mars sous le poids de la force des baïonnettes.
Nul n'ignore, d'abord, que le Premier ministre sortant Saad Hariri a été entraîné, bon gré mal gré, sur la voie tortueuse et peu confortable du compromis par certains dirigeants saoudiens et occidentaux (notamment français) qui défendaient la thèse, naïve, selon laquelle il fallait opérer une ouverture envers la Syrie et atténuer la pression contre elle au Liban afin de l'inciter à prendre ses distances à l'égard de l'Iran et du Hezbollah. Pour qui connaît le régime syrien et a suivi son parcours au cours des trente dernières années, il était clair qu'un tel pari était pure chimère. Mais les décideurs saoudiens et européens ne l'ont découvert que tardivement, non sans avoir auparavant soumis Saad Hariri, et avec lui le 14 Mars, à de fortes pressions pour « jouer le jeu ». Lorsque le leader du Courant du futur proclame aujourd'hui qu'il est désormais « libre », c'est à ces contraintes dictées par la realpolitik qu'il fait clairement allusion.
Autre paramètre qui a indéniablement causé le revers de ces derniers jours : l'impact des armes du Hezbollah sur les délicats équilibres internes et sur les pratiques politiques locales. C'est surtout de violence symbolique, de violence psychologique qu'il s'agit là ; celle qui est distillée dans les esprits de façon pernicieuse et insidieuse, lentement et de manière continue, à la faveur d'agressions et d'opérations ponctuelles, de sorte que ses effets sur le comportement deviennent pratiquement inconscients, induisant ainsi une ligne de conduite conforme aux desiderata de celui qui brandit la menace potentielle des armes. C'est cette exploitation de l'arsenal militaire pour rompre les équilibres politico-communautaires internes, sous le couvert de « résistance », qui a radicalement faussé la donne et qui sera désormais le leitmotiv de l'action du 14 Mars au cours de la prochaine étape.
Il reste que la cause immédiate, et la plus apparente, du revers subi par la coalition souverainiste aura été la décision prise par Walid Joumblatt d'offrir la majorité parlementaire au Hezbollah. Dire que ce changement de cap s'est fait sous la menace et la pression milicienne est, à n'en point douter, une lapalissade. Le chef du PSP constituait, à l'évidence, le maillon le plus vulnérable de la coalition du 14 Mars. L'opération du 7 mai 2008, l'assassinat des deux Ziyad et le passage à tabac, jusqu'à ce que mort s'ensuive, de partisans du PSP après le rassemblement du 14 février 2008 ont provoqué chez Walid Joumblatt une peur chronique, un sentiment de panique primaire. Et le Hezbollah savait que son pari serait gagnant en jouant sur ce tableau. Car dans le fond, Walid Joumblatt ne croit pas dans le projet d'édification d'un État central, fort et rassembleur. Pour lui, l'État n'est qu'un espace fédérateur regroupant des chefs de clans communautaires se partageant, au mieux qu'ils peuvent, les avantages du pouvoir. Rien d'étonnant, de ce fait, qu'il accorde la priorité absolue à la sécurité de « sa » propre communauté, sans trop se soucier des conséquences sur le projet d'édification d'un État libanais ou de l'impact de ses revirements sur sa propre crédibilité face à ses électeurs, d'abord, et ses alliés, ensuite.
Partant de ce sectarisme clanique et communautaire, il était aisé pour le Hezbollah de brandir la menace milicienne pour amener Walid Joumblatt à passer d'un camp à l'autre au moment opportun, même si, un jour, le chef du PSP devait refaire le chemin inverse pour se replacer à nouveau dans le camp du 14 Mars lorsque la donne sera modifiée une fois de plus.
Le quatrième facteur qui est également à la base du changement de majorité parlementaire réside dans le fait que d'une certaine façon, le 14 Mars a été victime de sa propre vision du Liban. En optant pour la politique de la main tendue et en s'en tenant, en dépit de toutes ses victoires électorales, au principe du partenariat national dans la prise des grandes décisions et dans la participation de « tous » au pouvoir en cette période de crise existentielle, le 14 Mars a agi - en schématisant, à nouveau - comme un parti social-
démocrate suédois ou norvégien, alors qu'il est confronté à une faction qui fonde toute son action sur la logique de la force armée et sur une idéologie totalitaire et théocratique, ancrée de surcroît à des desseins impériaux d'un parrain régional non moins despotique.
Ce quadruple constat, aussi amer soit-il, impose un retour à l'esprit et à l'essence de la révolution du Cèdre, comme l'ont souligné d'ailleurs les orateurs d'hier soir au BIEL. Il nécessite, impérativement, la mise en place d'un plan d'action coordonné, clair et bien huilé pour les semaines et les mois à venir. Et il requiert, surtout, la vigilance, au niveau du commandement, de bons stratèges maîtrisant parfaitement la difficile partie d'échecs qui se joue au Liban et dans la région.


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