Cette équation s'applique sans conteste au cas des tractations en cours pour la formation d'un nouveau gouvernement. Face aux échéances cruciales et aux problèmes fondamentaux de fond auxquels est confronté le Liban - à l'ombre, de surcroît, d'une conjoncture régionale explosive - il devrait être inconcevable d'envisager la constitution d'une équipe ministérielle sous l'angle d'un partage du gâteau, de petits calculs clientélistes, ou aussi d'une simple résignation devant une realpolitik et le fait accompli imposé par le poids des armes. Ce qui est véritablement en jeu aujourd'hui, ce n'est nullement un programme économique, des revendications sociales ou un plan de développement (aussi importants soient-ils) pour qu'on se permette de conditionner la formation du gouvernement à des considérations politiques traditionnelles. Ce qui est en jeu, ce n'est pas la gestion de l'État, mais l'existence même d'un État.
Le devenir de l'entité libanaise étant dans la balance, la mise sur pied du cabinet devrait être fondée sur une réponse claire à une question simple : désire-t-on réellement, dans les faits (et non en paroles), édifier un État rassembleur, ou souhaite-t-on, plutôt, continuer à faire du Liban un terrain d'affrontements et un champ de manœuvres au service de puissances régionales, en faisant fi totalement des intérêts bien compris de l'État et de la population locale ? En d'autres termes, faut-il opter pour l'option le Liban d'abord, ou au contraire pour l'ancrage inconditionnel à des puissances régionales engagées dans une épreuve de force avec la communauté internationale ? Cette question fondamentale, existentielle, deux parties se doivent d'y apporter une réponse franche : le Hezbollah et ses alliés fidèles, d'un côté, ainsi que le président Michel Sleiman et le Premier ministre désigné Nagib Mikati, d'autre part.
Force est de relever, d'emblée, que le Hezbollah, de par sa doctrine politico-religieuse et le rôle qu'il s'est imparti au Moyen-Orient (et ailleurs), a défini son choix. D'ailleurs, depuis 2006, il a entrepris, avec l'appui de ses parrains régionaux, de torpiller systématiquement les efforts visant à mettre sur pied un État rassembleur. Les exemples sur ce plan sont nombreux. Conséquent avec lui-même et faisant preuve de cohérence dans sa ligne de conduite, le Hezbollah a sapé la politique d'ouverture (ou ce que l'on peut appeler les nombreuses concessions) pratiquée par le 14 Mars depuis la révolution du Cèdre dans un souci, précisément, d'associer toutes les composantes nationales à l'entreprise d'édification de l'État et au vaste chantier de détermination du devenir du Liban. Cette politique d'ouverture et les concessions consenties dans ce cadre se sont traduites, à titre d'exemple, par l'élection de Nabih Berry à la présidence de la Chambre, la formation de gouvernements d'union nationale (sous la présidence de Fouad Siniora et Saad Hariri), l'octroi du tiers de blocage au 8 Mars dans le dernier cabinet Hariri, et, surtout, par l'appel solennel lancé à plus d'une reprise en vue de faire converger - dans l'esprit de la culture du lien, au lieu de la confrontation - l'acquis de la libération (enregistré par le Hezbollah) et l'acquis de la deuxième indépendance (enregistré par la révolution du Cèdre). Le 14 Mars a été jusqu'à proclamer, plus récemment, que l'acte d'accusation du Tribunal spécial pour le Liban ne devrait en aucun cas susciter un désir de vengeance mais devrait, bien au contraire, être le point de départ d'un processus de réconciliation, fondé sur le devoir de mémoire.
Mais pour le Hezbollah, la perspective de la réconciliation et de la culture du lien (la culture de paix) est totalement antinomique à sa doctrine politico-religieuse et à son ancrage aveugle au projet du nouvel empire perse. Rien d'étonnant, par voie de conséquence, qu'il ne conçoive la situation de tout gouvernement, et a fortiori la formation du nouveau cabinet, que sous l'angle du chantage milicien et de l'imposition manu militari d'un fait accompli au service des desseins géopolitiques de son parrain régional.
La réponse claire à la question simple évoquée plus haut n'est donc attendue véritablement que de la part du tandem Sleiman-Mikati. L'ironie du sort a voulu que ce soient précisément deux pôles qui se posent en rassembleurs qui doivent aujourd'hui relever le défi d'apporter, dans les faits, une réponse franche à l'interrogation sur la volonté réelle d'édifier un État. Le général Sleiman a été élu en sa qualité de président consensuel. Effectivement, depuis son élection, il n'a cessé d'envisager la gestion de la situation que sur base du consensus, en insistant notamment, à deux reprises, sur le principe de la formation de gouvernements d'union. Il avait même été jusqu'à rejeter une première mouture du cabinet d'union que lui avait proposé Saad Hariri, après le scrutin de 2009, afin de prendre en considération la volonté du chef du CPL de nommer lui-même (et non le chef du gouvernement) ses ministres.
Quant à Nagib Mikati, il a fait du centrisme sa propre doctrine politique et il a même organisé un important congrès national axé sur cette option, ne ratant en outre aucune occasion - notamment après sa désignation - pour souligner qu'il se positionne à égale distance des deux camps antagonistes qui se partagent la scène locale. Acceptera-t-il, par voie de conséquence, de présider un gouvernement ne représentant qu'une seule composante du paysage politique libanais ? Et le chef de l'État acceptera-t-il aussi, de son côté, d'avaliser un cabinet monochrome et déséquilibré alors que, se targuant de sa position consensuelle, il avait suscité le gel de la formation du gouvernement sortant pendant plusieurs mois dans le seul but de tenir compte du caprice du général Michel Aoun qui s'obstinait à faire nommer son gendre à l'un des deux ministères qu'il convoitait ?
Pour le président Sleiman et le Premier ministre désigné, le défi commun à relever consiste non pas seulement à être cohérents avec eux-mêmes, mais surtout à veiller à ce que la difficile entreprise d'édification d'un État véritable ne soit pas minée à la base et ne se fasse pas sur des fondements non équilibrés et illégitimes. Car en définitive, c'est leur rôle respectif au niveau de l'exécutif ainsi que le positionnement qu'ils se sont eux-mêmes fixé qui risquent d'être totalement annihilés, emportant dans la foulée le projet de l'État rassembleur, sinon le pays tout entier...

