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Cloisonnement de la pensée

Il est souvent nécessaire lorsqu'une crise existentielle atteint un point d'inflexion de mettre le doigt sur la plaie, sans détour et sans complaisance. C'est ce qu'a fait il y a quelques jours le chef de la diplomatie saoudienne, l'émir Saoud el-Fayçal, lorsqu'il a annoncé que Riyad tirait un trait final sur ses démarches de médiation entreprises de concert avec Damas, mettant en garde par la même occasion contre les dangers de « partition » au Liban.
La petite phrase lancée par le ministre saoudien a pu être interprétée par certains comme une boutade. Mais il serait sans doute erroné de prendre à la légère de tels propos émanant d'un chef de la diplomatie saoudienne et d'une personnalité de la trempe de Saoud el-Fayçal. Ou, de façon plus précise, d'envisager ces propos au premier degré. Car ce n'est sans doute pas d'une partition géographique dont il s'agit ici, mais plutôt d'une sorte de « partition » dans les esprits, dans l'inconscient collectif de la population. C'est l'autre nom du divorce - évoqué déjà en 2008 par Walid Joumblatt - entre deux modes de pensée, deux visions de la société...
Sur le plan du principe, la désignation de Nagib Mikati pourrait être agréée par une partie de la rue sunnite, plus particulièrement à Tripoli, si le Premier ministre désigné parvient à mettre sur pied une équipe ministérielle crédible et s'il parvient à prouver dans les faits qu'il bénéficie réellement d'une marge de manœuvre acceptable à l'égard de la Syrie et du Hezbollah. Il reste qu'au stade actuel, ce sont les circonstances qui ont entouré la candidature de Nagib Mikati qui sont ressenties, semble-t-il, comme un affront par une bonne partie de la rue sunnite. Force est de relever en effet que le nouveau chef du gouvernement a été bel et bien imposé par le régime syrien et le tandem Hezbollah-Amal, contre la volonté de la principale force politique sunnite du pays et de la hiérarchie religieuse de la communauté.
Indépendamment des personnes qui sont en jeu - Nagib Mikati ou Saad Hariri - ce diktat de l'axe irano-syrien imposé pour le choix du premier personnage sunnite de la République ne manquera pas de laisser des séquelles dans les esprits et dans la conscience collective sunnites. Le leader du PSP, Walid Joumblatt, avait lui-même soulevé cette question, quelques jours avant qu'il ne cède à l'ultime chantage milicien du Hezbollah, en soulignant la nécessité de respecter les spécificités et les traditions politiques libanaises dans le choix du Premier ministre, ou de tout autre responsable officiel aux plus hauts échelons du pouvoir. Il s'agit là d'une constante historique, liée intimement à l'essence même et à l'esprit du pacte de coexistence, et inhérente à la formule et aux subtils équilibres internes. Toute atteinte à une telle particularité proprement libanaise ne peut que porter en elle les germes d'un grave projet de discorde confessionnelle. C'est sur base d'une telle constante historique que le Hezbollah et Amal avaient insisté, après les élections législatives de 2005 et 2009, pour que le premier personnage chiite de la République (en l'occurrence le président de la Chambre) soit issu de leurs rangs, en la personne de Nabih Berry. Et c'est par respect pour cette spécificité évoquée par Walid Joumblatt que le 14 Mars a avalisé à deux reprises le candidat choisi sur ce plan par la principale force politique chiite.
Le non-respect par le Hezbollah et Amal (sous l'égide du régime syrien) du principe de réciprocité à cet égard dans le choix du Premier ministre ne peut que susciter un profond ressentiment dans les milieux populaires sunnites. Les réactions apparues mardi dernier à Tripoli, au Akkar, à Tarik Jdidé, à Saïda et dans l'Iqlim el-Kharroub sont particulièrement révélatrices d'un tel ressentiment, lequel s'est apaisé pour l'instant - à la demande expresse de Saad Hariri -, mais qui ne manquera pas de resurgir et de s'exprimer violemment, tôt ou tard. Cette réaction pourrait, certes, être différée et atténuée si le cabinet Mikati affiche un profil quelque peu crédible et surtout s'il adopte rapidement des mesures populaires portant sur les conditions de vie de la population. Mais même dans ce cas de figure, l'essence du problème reste là. Le ressentiment sunnite est latent et finira un jour ou l'autre par resurgir et éclater à la figure de ceux qui l'ont suscité.
D'une certaine manière, c'est dans un tel cadre qu'il convient d'inscrire la petite phrase de l'émir Saoud el-Fayçal, qui en mettant en garde contre une « partition » à la libanaise faisait vraisemblablement allusion aux risques d'un cloisonnement communautaire de la pensée, sous l'effet du diktat que le Hezbollah cherche à imposer. Une telle « partition » dans les esprits ne manquera pas - telles sont les réalités de la région - d'être accentuée également par le ressentiment du royaume wahhabite lui-même qui a fini par réaliser - un peu trop tard, mais il n'est jamais trop tard - qu'il a été floué par le régime syrien et qu'il a été dupe de la thèse selon laquelle il fallait « amadouer » Damas, lui consentir quelques concessions (sur la scène libanaise, évidemment) dans l'espoir naïf que la Syrie se démarquerait quelque peu du pouvoir des mollahs à Téhéran. Ce ressentiment saoudien pourrait, un jour ou l'autre, servir de catalyseur à une réactivation de la frustration dormante de la rue sunnite.
Telles sont les réalités libanaises, incontournables. Mais cette perception sectaire du coup de force auquel s'est livré le Hezbollah, avec le concours de ses parrains régionaux, cache un autre phénomène - national, cette fois-ci - de loin plus grave et lourd de conséquences. Ce qui ne saurait être toléré et admis dans les développements de ces derniers jours, ce n'est pas que le leader de la principale formation sunnite du pays n'ait pas été choisi par sa communauté pour le poste de Premier ministre, mais plutôt, et surtout, le fait qu'une majorité parlementaire issue d'élections libres ait été torpillée et laminée non pas par un jeu démocratique ordinaire, mais sous le poids des armes, de la menace, de la coercition et du chantage milicien.
La dimension communautaire et les retombées sectaires du coup de force du 8 Mars constituent une donne, certes déplorable, mais néanmoins bien réelle. Elle ne saurait cependant occulter le fond du problème actuel : le lourd impact de l'arsenal militaire du Hezbollah sur le fragile équilibre de la formule libanaise de coexistence. C'est à ce niveau que se situe aujourd'hui le défi que doit relever l'opinion publique de la révolution du Cèdre.
Il est souvent nécessaire lorsqu'une crise existentielle atteint un point d'inflexion de mettre le doigt sur la plaie, sans détour et sans complaisance. C'est ce qu'a fait il y a quelques jours le chef de la diplomatie saoudienne, l'émir Saoud el-Fayçal, lorsqu'il a annoncé que Riyad tirait un trait final sur ses démarches de médiation entreprises de concert avec Damas, mettant en garde par la même occasion contre les dangers de « partition » au Liban.La petite phrase lancée par le ministre saoudien a pu être interprétée par certains comme une boutade. Mais il serait sans doute erroné de prendre à la légère de tels propos émanant d'un chef de la diplomatie saoudienne et d'une personnalité de la trempe de Saoud el-Fayçal. Ou, de façon plus précise, d'envisager ces propos au premier degré. Car ce n'est sans doute...
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