Le Hezbollah a, certes, réussi à diaboliser l'action du TSL aux yeux de ses fidèles partisans et à semer le doute au sein de son « opinion publique » au sujet du résultat des investigations. Mais un tel acharnement médiatique ne change rien à la réalité. Pour la première fois depuis le début de la guerre libanaise, les commanditaires et les exécutants présumés d'assassinats politiques seront officiellement pointés du doigt par une instance judiciaire internationale dont le professionnalisme, la compétence, la rigueur et les impressionnants moyens mis à sa disposition ne sauraient être mis en cause, d'autant que - quoi qu'en disent les porte-voix du 8 Mars - l'équipe du TSL n'a que faire des méandres politiques, pour ne pas dire politiciens, de la scène locale.
Accuser le tribunal de se faire l'instrument d'une « conspiration israélo-américaine » dirigée contre le Hezbollah ne tient pas en effet sérieusement la route. Si l'allié de Téhéran est réellement totalement étranger, comme il l'affirme, à l'attentat terroriste du 14 février 2005 et aux autres assassinats qui l'ont suivi ou qui l'ont précédé (dans le cas de Marwan Hamadé), et si véritablement le TSL n'est que l'expression d'un nouveau complot ourdi contre le parti de Dieu, le directoire du Hezbollah ne devrait alors n'avoir aucune difficulté, avec tous les moyens dont il dispose et le professionnalisme qui le caractérise, à démonter pièce par pièce l'édifice de l'acte d'accusation. Un survol rapide de la structure et du mécanisme de fonctionnement du TSL permet facilement de mettre en relief les importants et vastes moyens dont dispose la défense. D'une manière générale, les instances occidentales et internationales font même de l'excès de zèle, qui frôle parfois l'angélisme, en matière de défense des coupables présumés. D'autant que contrairement au cas de certaines républiques bananières - non loin de nous (suivez mon regard...) - la grande presse est aux aguets et constitue le meilleur garde-fou à tout dérapage dans ce domaine. L'exemple de l'Irak est sur ce plan encore présent dans tous les esprits...
En faisant montre d'une panique généralisée et d'un acharnement quasi démentiel à vouloir coûte que coûte torpiller le TSL, quel que soit le prix à payer - fût-ce celui de la paix civile, de la stabilité et de la prospérité du pays -, le Hezbollah s'est lui-même placé, qu'il soit ou non effectivement coupable, dans le box des accusés. Pourquoi une partie convaincue de son entière innocence agirait-elle en effet d'une manière aussi nerveuse, agressive et irrationnelle ? De sorte que même ceux qui ne voulaient pas ou n'osaient pas songer à une possible implication du parti de Dieu finissent aujourd'hui par se poser des questions... Mais à ce niveau, c'est en définitive au tribunal d'apporter des réponses convaincantes. Il reste qu'au stade actuel, force est d'admettre qu'il est devenu nécessaire de considérer l'acte d'accusation comme une nouvelle donne - en tout point historique - sur laquelle il faudrait fonder sa perception de la situation dans laquelle semble s'être engagé le pays.
L'approche première qui devrait s'imposer sur ce plan est de dissocier, dans une certaine mesure, le Hezbollah de la communauté chiite dans son ensemble. Non pas qu'il serait absurde de faire assumer à la collectivité l'éventuelle responsabilité de l'action d'un parti, ou même d'un groupe au sein de ce parti - ceci est l'évidence même - mais il serait plutôt malsain pour cette même collectivité de lier intimement son sort et son devenir à ceux d'une faction, aussi puissante soit-elle. Il est compréhensible qu'un citoyen chiite lambda perçoive le Hezbollah comme une faction qui lui assure un sentiment de force et de puissance face aux autres composantes du tissu social libanais. Bien au-delà des petits tiraillements conjoncturels en rapport avec le jeu politique local, ce sentiment de force que recherche le citoyen chiite trouve son explication, au niveau de l'inconscient collectif - et sans remonter pour autant jusqu'au martyre de Hussein - dans la longue histoire de frustration vécue par la collectivité chiite dans l'ensemble de la région. De sorte que l'allégeance quasi aveugle à une partie ou une faction qui lui procure fierté et force s'accompagne, inconsciemment, d'un désir de vengeance après l'oppression et les frustrations qui ont jalonné son histoire.
Un tel sentiment doit être pris en considération, notamment par le directoire du 14 Mars - au niveau de toutes ses composantes - dans la gestion de « l'après-acte d'accusation ». Et dans le même temps, la société civile chiite, les intellectuels, les pôles d'influence et les responsables éclairés et ouverts de la communauté doivent de leur côté faire preuve de vision d'avenir et avoir le courage d'établir une différenciation entre le devenir de la collectivité et la ligne de conduite d'un parti, quel qu'il soit. Il y va de leur intérêt supérieur... communautaire. Car en définitive, le sort d'un parti reste lié à un équilibre de forces et à un contexte géopolitique bien déterminé qui, par essence, sont éphémères et sont susceptibles d'être remis en cause d'une façon ou d'une autre en fonction de l'évolution de la conjoncture du moment. De sorte que dans une perspective historique et à long terme, la véritable force du citoyen chiite, la garantie réelle de son rôle et de sa place dans la société, résident non pas dans la puissance d'un parti, mais plutôt dans ses relations sereines, saines, équilibrées et franches avec ses partenaires dans la citoyenneté. Toute attitude agressive et hautaine à cet égard refléterait une vision primaire et à (très) court terme des rapports avec « l'autre ». Et dans ce cadre, en poussant cette logique jusqu'au bout, même les responsables éclairés, lucides et ouverts du Hezbollah se doivent de prendre conscience du caractère impératif d'une telle approche.
C'est en s'engageant sur la voie difficile, tortueuse et audacieuse de l'autocritique, de la lucidité, de la vérité et de la justice - condition sine qua non à une véritable réconciliation - qu'il serait possible de construire ensemble l'avenir. La responsabilité est, sur ce plan, partagée. Elle requiert des qualités d'homme d'État, du courage et une ouverture d'esprit qui ne serait pas prisonnière du passé.

