Cette vision manichéenne des rapports libano-iraniens telle que perçue par Hassan Nasrallah (les « gentils et bons » Iraniens qui sont confrontés aux Libanais ingrats, hormis les hezbollahis) reflète de manière schématique l'anomalie, ou tout le problème de fond, qui caractérise les liens du parti chiite avec son parrain iranien. Et elle explique, par la même occasion, les profondes réserves, voire l'hostilité, que suscite la visite officielle que le président Mahmoud Ahmadinejad entamera demain au Liban. Cette visite aurait dû pourtant provoquer, dans des conditions normales et saines, sinon l'enthousiasme, du moins un sentiment d'hospitalité au niveau des diverses composantes de la société libanaise. Car les relations entre l'Iran et le Liban ne datent pas d'hier, et n'ont certainement pas débuté avec le Hezbollah ou l'émergence de la République islamique.
Au plan chiite, d'abord, et en se plaçant dans une perspective historique, ces relations remontent au moins au XVIe siècle lorsque la dynastie safavide qui régnait à l'époque en Iran a fait appel à des ulémas de Jabal Amel (le Liban-Sud actuel) afin de convertir la population iranienne au chiisme duodécimain.
Depuis, les relations étroites entre le clergé chiite libanais et les écoles religieuses de Qom, en Iran, n'ont jamais cessé de se développer et de s'étendre, au point que des liens familiaux et de parenté ont fini par se tisser de part et d'autre. Preuve en est la présence de branches d'une même famille en Iran et au Liban - c'est le cas plus particulièrement, à titre d'exemple, des Moussaoui et des Sadr. L'imam Moussa Sadr lui-même, qui a été le catalyseur de l'éveil chiite au Liban, est né à Qom et ne s'est établi au Liban qu'en 1959.
Ces rapports bilatéraux ont largement dépassé, à certaines périodes, le carcan communautaire et religieux, comme l'illustrent les profondes relations d'amitié entre le président Camille Chamoun et le chah d'Iran (significatives d'une autre époque) et la présence dans les universités libanaises, notamment l'AUB et l'Université Saint-Joseph, d'une bonne partie de l'élite iranienne, avant l'avènement de la République islamique.
À la lumière de ce passé commun, il aurait été plus que normal que la visite d'un président iranien au Liban suscite l'enthousiasme plutôt qu'une franche hostilité dans nombre de milieux locaux. Mais peut-on s'étonner d'un tel sentiment d'hostilité lorsque cette visite est perçue comme une sorte de coup d'accélérateur donné à un parti - le Hezbollah - qui dans ses rapports avec les autres composantes politiques du pays a pratiquement érigé en « doctrine » comportementale le chantage milicien, les menaces, l'intimidation, le défi, l'arrogance et la volonté d'imposer son diktat par la force des armes ?
Cette hostilité peut-elle être surprenante lorsque la venue du président Ahmadinejad a manifestement pour but d'ancrer davantage le Liban à l'axe irano-syrien, contre l'avis d'une nette majorité de Libanais (le scrutin de 2009 l'a prouvé), et d'imposer aux autres factions locales l'option de société guerrière antioccidentale, au service de la seule raison d'État iranienne et des ambitions régionales de la République islamique ?
La réaction suscitée par cette visite est en outre parfaitement compréhensible lorsque l'on considère la politique agressive et clairement expansionniste pratiquée depuis plusieurs années par le régime en place à Téhéran qui n'épargne aucun effort pour établir des têtes de pont en Égypte, en Irak, au Koweït, à Bahrein, aux Émirats, dans les territoires palestiniens et au Yémen (aux frontières de l'Arabie saoudite), dans ce qui paraît être autant de tentatives de percées géopolitiques perses au détriment de l'ordre arabe (pour ne pas parler de prosélytisme religieux). Le tout dans un contexte d'épreuve de force avec la communauté internationale et de réactivation des passions et des tensions sectaires poussées à l'extrême ...
À la veille de l'arrivée du président Ahmadinejad, il n'est pas superflu de focaliser l'attention, une fois de plus (et on ne le fera jamais suffisamment), sur les deux personnalités, chiites, qui constituent l'antithèse des dirigeants actuels de l'Iran : l'ancien président iranien Mohammad Khatami et l'ancien président du Conseil supérieur chiite au Liban, l'imam Mohammad Mehdi Chamseddine. Le premier s'est fait le porte-étendard du dialogue des cultures et des religions, et n'a pas hésité à cette fin à aller à la rencontre du patriarche maronite à Bkerké ; et le second a exhorté sans détour les chiites du Liban et de la région, dans son testament politique, à s'intégrer dans la société dans laquelle ils vivent, à « ne se distinguer des autres en aucune façon » et à ne pas se laisser entraîner dans « un projet qui serait propre à eux et qui les distinguerait des autres ».
L'alternative est ainsi on ne peut plus explicite : il s'agit de choisir entre, d'une part, le dialogue, l'ouverture, la « culture du lien », le respect des spécificités, le droit à la différence, une vision tournée vers l'avenir, axée sur la prospérité et le bien-être ; ou, d'autre part, la pensée unique, la société guerrière, les conflits sans horizons, la politique d'intimidation, les menaces miliciennes, le diktat politique imposé manu militari, une vision obscurantiste de la société (en un mot la « martyrophilie » ). Si le président Ahmadinejad n'est pas pour certains le bienvenu, c'est parce qu'il symbolise précisément la seconde option. Il revient à lui, et au Hezbollah, de se livrer à une petite révolution culturelle pour être en harmonie avec les composantes éclairées et libérales du tissu social iranien et libanais. Encore faut-il concevoir une politique fondée sur la construction d'un avenir prospère plutôt que sur un passé proche fort peu reluisant.

