La portée et l'extrême gravité de l'attaque frontale lancée par les dirigeants syriens contre les hauts responsables d'institutions étatiques majeures et contre des symboles de la vie publique libanaise se situent à plus d'un niveau. Vu son ampleur, tant sur le plan quantitatif que qualitatif, cette démarche constitue d'abord un « cas d'école » sans précédent dans les annales des relations interétatiques, surtout entre deux pays censés être « frères », si l'on admet le jargon que l'on se plaît à utiliser sur les bords du Barada. L'État syrien qui engage des poursuites contre une brochette de personnalités libanaises éminentes pour régler des comptes politiques avec son voisin, afin de lui imposer une ligne de conduite précise, en exploitant le contentieux d'un ancien bonze des services avec des forces politiques libanaises au sujet de faits s'étant produits en territoire libanais : nous nageons en plein surréalisme politique ; et de surcroît, il s'agit là de l'expression la plus éclatante de la vision que se font les dirigeants syriens de la nature des relations qu'ils entendent entretenir avec le Liban. Une vision typiquement anschlussienne qui remonte à plusieurs décennies et qui apporte la preuve désolante que depuis le siècle dernier absolument rien n'a changé dans la politique libanaise et dans la mentalité des gouverneurs qui se sont succédé au pouvoir à Damas. Il suffit de parcourir les archives des journaux libanais pour rappeler, à qui veut bien le reconnaître, qu'au début des années 50, à titre d'exemple, les dirigeants syriens se sont livrés à une série d'actes vexatoires contre les Libanais afin de tenter d'imposer leur diktat politique et économique au pays du Cèdre.
Ce type d'initiatives vexatoires s'est répété à diverses occasions au fil des ans, et même le président Sleimane Frangié - qui fut pourtant très proche du président Hafez el-Assad - n'en a pas été épargné lors de son mandat en 1973 lorsque le régime syrien a fermé les frontières pour le contraindre à stopper l'opération qu'il avait lancée à l'époque afin de mettre un terme aux violations chroniques de la souveraineté libanaise par les organisations palestiniennes.
Indépendamment de sa gravité intrinsèque et de son caractère surréaliste, l'affaire des mandats d'arrêt n'aurait constitué qu'un nouvel épisode de cette attitude anschlussienne, si elle n'était pas intervenue au moment précis où une occasion historique se présentait de donner aux relations bilatérales une tournure plus civilisée, plus équilibrée. En sa qualité de Premier ministre, Saad Hariri a accepté d'avaler des couleuvres en dissociant ses responsabilités officielles du dossier de l'assassinat de son père, s'engageant à cette fin sur la voie audacieuse et périlleuse de l'établissement avec Damas de relations de confiance, d'État à État, fondées sur des intérêts mutuels bien compris et tournées vers l'avenir. En peu de mots, des rapports institutionnels, interétatiques, d'égal à égal, basés sur le respect mutuel et la non-ingérence.
Allant à contre-courant de son opinion publique et du point de vue de ses plus proches collaborateurs et alliés, Saad Hariri a misé gros sur ce plan pour donner toutes ses chances à cette démarche courageuse et néanmoins impopulaire, mais aussi, avouons-le, un tantinet chimérique. De fait, les dirigeants syriens ont apporté la preuve qu'ils ne sont nullement intéressés à saisir et à percevoir à sa juste valeur cette occasion inespérée d'engager les relations bilatérales sur une voie rationnelle, apportant ainsi un démenti cinglant à ceux qui osaient espérer que la politique d'ouverture économique initiée depuis près de cinq ans sur les rives du Barada s'accompagnerait d'une amorce d'évolution des mentalités. La véritable déclaration de guerre à l'adresse du leader du Courant du futur, ou d'une manière plus précise à l'adresse du Liban tout entier et de ses institutions constitutionnelles, montre sans détour qu'il ne faut pas se faire trop d'illusions à ce propos.
Cette occasion perdue n'est d'ailleurs pas très surprenante, soit dit en passant, dans la mesure où elle est caractéristique d'une région où l'irrationnel est roi et où nombre de dirigeants arabes - et israéliens, par la même occasion - ont accumulé depuis 1948 de nombreuses occasions perdues qu'ils n'ont pas su, ou n'ont pas voulu, saisir au vol en temps opportun afin de trouver un règlement au conflit proche-oriental susceptible d'engager les peuples de la région sur la voie de la prospérité économique et du développement social.
Parallèlement à ce volet historique et « psychologique », le comportement traditionnel des dirigeants syriens reflète en outre de la part de Damas une certaine perception géopolitique qui s'avère invariable et qui rejoint celle du Hezbollah, à savoir que le Liban n'est perçu que sous l'angle d'un simple champ de manœuvres, exploité sans limites dans le cadre du vaste et interminable bras de fer régional. Et c'est précisément à ce niveau que réside tout le fond du problème. Deux visions du Liban, totalement antagonistes et pratiquement inconciliables, s'affrontent en effet depuis un peu plus de cinq ans. La révolution du Cèdre a représenté dans ce cadre un développement historique fondateur reflétant, pour la première fois dans l'histoire contemporaine du pays, et grâce au million et demi de personnes qui sont descendues spontanément dans la rue, l'émergence d'un sentiment libaniste transcommunautaire aspirant à l'édification d'un Liban pacifié, véritablement souverain, libéral, ouvert sur le monde, fondé sur le respect des libertés publiques et la préservation du pluralisme culturel, et qui ne soit pas - surtout - le seul et unique terrain de confrontation avec Israël.
Ce projet politique défendu par le 14 Mars est l'antithèse de la ligne de conduite du tandem Damas-Hezbollah (et à travers ce dernier l'Iran), pour qui le Liban n'est qu'un abcès de fixation, permettant de « canaliser » toute tension avec Israël afin d'éviter une confrontation directe (comme c'est le cas depuis 1973 au Golan), ou un avant-poste iranien sur la Méditerranée, au service des visées et des ambitions régionales de la République islamique. Afin de pouvoir se servir de la sorte du territoire libanais, ce tandem met tout son poids dans la balance afin d'empêcher par tous les moyens l'émergence d'un État réellement souverain (leitmotiv du 14 Mars). Pour l'axe syro-iranien, il est en outre vital, afin de poursuivre son entreprise de sape, d'entretenir et de maintenir la loi de la jungle - celle du Hezbollah.
Le 14 Mars, et les Libanais en général peuvent-ils se permettre dans un tel contexte de faire marche arrière au sujet du Tribunal spécial pour le Liban ? Face au chantage milicien permanent du Hezbollah, ce serait mettre en danger sérieusement la paix civile. Et non le contraire...


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