L'action continue, professionnelle, et surtout discrète, menée par Salam Fayyad afin d'avancer sereinement sur la voie de la construction d'un État palestinien constitue un modèle - peu commun dans le monde arabe - de contribution constructive à la réalisation d'une paix durable dans la région. Elle contraste fortement en tout cas avec l'attitude bêtement obstructionniste et totalement irrationnelle qui a caractérisé pendant des décennies l'attitude de nombreux dirigeants et responsables arabes. L'irrationnel atteignait à cet égard un tel degré d'absurdité et d'irresponsabilité qu'il devenait profondément suspect. Un exemple particulièrement significatif sur ce plan a été donné il y a quelques jours par le Hamas. Au moment où les négociateurs palestiniens s'apprêtaient à reprendre les pourparlers avec le gouvernement israélien à Washington, ce même Hamas menait une opération contre des civils israéliens, tuant quatre colons. Le quotidien Yediot Aharonot soulignait aussitôt à ce sujet que « cet attentat a apporté de l'eau au moulin de Benyamin Netanyahu qui insiste (dans ses négociations avec les Palestiniens) sur l'aspect sécuritaire ». « Cela l'aidera à marchander au sujet du gel des constructions dans les colonies. Le Hamas offre donc au Premier ministre une arme tactique et médiatique », a ajouté fort à propos le quotidien israélien, lequel aurait pu poursuivre son analyse jusqu'au bout, sans trop risquer de se tromper, en admettant qu'inversement, l'extrême droite israélienne fait aussi de son côté le jeu du Hamas (et donc de l'Iran) en n'épargnant aucun effort pour torpiller toute avancée dans les pourparlers initiés par Washington.
Le quotidien ash-Sharq al-Awsat a relevé dans ce cadre que ce n'est pas la première fois que le Hamas fait objectivement le jeu d'Israël, soulignant que ce mouvement fondamentaliste palestinien « a constamment exécuté les ordres iraniens » et « n'a jamais rien apporté (de constructif) aux Palestiniens ».
Ces deux approches de la question palestinienne - celle de Salam Fayyad et de l'Autorité palestinienne (une approche constructive, tournée vers l'avenir et faisant le pari de la paix) et celle du Hamas (aveuglement obstructionniste, figée dans le passé et s'alignant sur l'Iran) - résument en peu de mots tout l'enjeu du bras de fer qui se joue présentement dans la région. Un bras de fer qui oppose ceux qui cherchent à parvenir à un règlement politique du contentieux israélo-arabe, d'une part, aux ennemis de la paix, d'autre part. Ces derniers ne se recrutent pas, à l'évidence, dans les seuls rangs palestiniens et arabes, mais englobent aussi, à n'en point douter, une partie de la classe politique israélienne.
Rien d'étonnant à l'ombre d'un tel tableau que ce profond clivage régional se manifeste également, et surtout, sur l'échiquier libanais. C'est dans ce cadre global que s'inscrit, en effet, en toile de fond l'escalade politico-médiatique enclenchée depuis quelques semaines, et plus particulièrement ces derniers jours, par le Hezbollah. Une escalade dont l'objectif va bien au-delà des divagations populistes et creuses de Michel Aoun ou des vociférations haineuses mais néanmoins risibles de Jamil Sayyed (« risibles », soit dit en passant, et en se permettant une petite diversion, car personne n'est prêt d'oublier les « hauts faits d'armes » de Jamil Sayyed contre Samir Kassir, contre les jeunes militants aounistes et des Forces libanaises, ou lors de la manipulation des procès contre les FL dans les années 90).
Il ne faut pas s'y méprendre : le véritable enjeu de la nouvelle offensive - pour l'instant politique et médiatique - lancée par l'allié de Téhéran ne porte nullement sur le « redressement » et la « réforme » des institutions étatiques et de l'appareil judiciaire (comme s'efforcent de le faire croire Michel Aoun et Jamil Sayyed), mais il est essentiellement d'ordre géopolitique et régional. Comme c'est le cas sur la scène palestinienne, l'objectif recherché ici est double : défendre et consolider la tête de pont iranienne ; et créer, sur le terrain, un fait accompli et des conditions objectives susceptibles de torpiller les efforts de paix que l'administration américaine paraît déterminée à faire aboutir et à étendre, à plus ou moins brève échéance, à la Syrie et au Liban, ce qui porterait un coup fatal aux desseins hégémoniques de la République islamique. Le député hezbollahi Nawwaf Moussaoui a d'ailleurs laissé échapper une petite phrase lors de l'accueil réservé à Jamil Sayyed à l'aéroport, soulignant que le Hezbollah fera face à « tout nouvel accord du 17 mai ». Cette allusion à l'accord de paix libano-israélien de 1983 est d'autant plus significative qu'elle était totalement hors contexte, sans aucun rapport avec l'ensemble du contentieux du Tribunal spécial pour le Liban qui est au centre de la crise actuelle.
En montrant autant d'acharnement à vouloir torpiller le TSL et en faisant feu de tout bois sur ce plan, au mépris des équilibres internes et de la paix civile, le Hezbollah se place lui-même dans le box des accusés et cherche, certes, à échapper à la justice internationale, mais au-delà de ce réflexe d'autodéfense, sa cabale contre le tribunal est surtout pour lui le prétexte idéal de susciter une nouvelle épreuve de force afin d'atteindre d'une pierre trois coups : empêcher l'édification d'un État fort et souverain (antithèse du mini-État hezbollahi) ; pousser plus loin encore son entreprise de grignotage systématique et continu du pouvoir et de l'échiquier politique local ; et, évidemment, créer un fait accompli susceptible d'entraver ou même de torpiller le processus de paix. C'est cette même stratégie que l'autre allié arabe de Téhéran, le Hamas, a d'ailleurs exécutée dans les territoires palestiniens en effectuant son putsch à Gaza dans le but de saboter aussi bien l'Autorité palestinienne autonome de Mahmoud Abbas que les efforts de paix.
Le bras de fer actuel dont le pays est le théâtre ainsi que les tentatives répétées de détruire les acquis de la révolution du Cèdre constituent l'une des pièces du puzzle iranien qui étend ses tentacules (ou qui a tenté de le faire, suivant le cas) de Bagdad à Gaza, en passant par le Yémen, l'Égypte, Bahreïn et le Koweït (où le chef du gouvernement vient d'annoncer l'interdiction de tout rassemblement afin d'empêcher, a-t-il précisé explicitement, « la discorde sunnito-chiite », la « fetneh », d'éclater au grand jour) .
Le Liban constitue l'une des pièces maîtresses de ce puzzle iranien (parallèlement au Hamas) du fait de l'impact de l'arsenal militaire et de la vaste infrastructure dont bénéficie le Hezbollah. Mais est-il besoin de rappeler aux dirigeants locaux du parti de Dieu que le pays du Cèdre n'est comparable à aucune autre entité de la région et que l'histoire contemporaine, et ancienne, a montré qu'aucune force locale, moyen-orientale ou internationale n'a jamais réussi à remettre en question la vocation et la mission de ce pays-message, bastion du pluralisme, des libertés publiques, du libéralisme et de l'ouverture sur le monde ?

