De façon encore plus claire, le directoire du Hezbollah est appelé non pas seulement à lever l'équivoque sur la fonction de ses armes, mais à apporter aussi la preuve concrète de sa « libanité » dont il se réclame jalousement, refusant qu'elle soit mise en doute. Il est appelé à trancher de manière radicale et définitive entre son rôle de tête de pont iranienne sur les bords de la Méditerranée et sa volonté de se forger, en tant que faction locale, une place privilégiée sur l'échiquier politique libanais. Tête de pont iranienne, ou parti libanais ayant un projet politique strictement local, libanais : c'est ce choix prioritaire qui ne doit faire l'objet d'aucune équivoque.
Mais le problème est que le Hezbollah est parfaitement confortable dans ce double jeu, se basant sur une idéologie, une doctrine politico-religieuse globale, une vision du monde et du sens de la vie, qui n'échappent plus à personne, parce que très clairement exposée - cette fois sans équivoque... - dans sa propre littérature politique.
Du fait de sa doctrine géopolitique et d'une vision particulière, parce qu'eschatologique, de la vie et de la mort, l'allié stratégique de Téhéran fausse toute la donne nationale libanaise, bouscule l'histoire et les traditions politiques locales, d'autant qu'il a habilement et implacablement verrouillé sa communauté, la plaçant en porte-à-faux avec les autres composantes nationales. Car en optant pour un projet politique prioritaire qui l'amène à jouer, principalement, le rôle de poste avancé du régime iranien dans la région, le Hezbollah ne doit pas s'attendre à voir les autres factions locales le soutenir et le suivre dans son aventure périlleuse. Pourquoi le feraient-elles et pourquoi devraient-elles faire fi des impératifs de la stabilité et des délicats équilibres internes dans le seul but de permettre à Téhéran de renforcer sa position dans son bras de fer avec la communauté internationale en transformant le Liban-Sud en une boîte aux lettres destinée à adresser des messages de « mauvaise humeur » à la France et aux pays européens ?
Il faudrait être naïf pour ne pas établir un lien entre les récentes sanctions contre l'Iran et les agressions répétées contre les contingents européens, et plus particulièrement français, de la Finul au Liban-Sud. La thèse d'un comportement impulsif des « habitants » est risible et ne convainc personne. Même que le très diplomatique Michaël Williams, représentant personnel du secrétaire général de l'ONU au Liban, a souligné la semaine dernière que « certains » des agissements populaires au Sud étaient « orchestrés ». Une constatation que l'on retrouve d'ailleurs dans le dernier rapport semestriel de Ban Ki-moon sur le suivi de l'application de la résolution 1701.
D'aucuns pourraient attribuer les débordements des « habitants » non pas aux sanctions contre l'Iran, mais plutôt à une réaction préventive, en amont, à la prochaine publication de l'acte d'accusation du Tribunal spécial pour le Liban. Il reste que dans l'un ou l'autre de ces deux cas de figure, les Libanais seraient ainsi appelés à sacrifier la stabilité interne - et à mettre en péril la paix civile - sur l'autel soit d'une raison d'État iranienne, soit de considérations purement partisanes.
En se plaçant dans une perspective plus globale, et stratégique, et en tenant compte des méthodes d'action traditionnelles du Hezbollah, force est de se rendre à l'évidence : les agressions répétées et soutenues contre la Finul ont vraisemblablement pour but, aussi, de créer un climat de pression psychologique susceptible de neutraliser pratiquement l'action des Casques bleus, de paralyser la force onusienne sur le terrain, de rendre sa présence purement symbolique. En clair, de vider la résolution 1701 de son essence, sans pour autant aller jusqu'à provoquer un départ de la force de maintien de la paix. Ce qui reviendrait à laisser le champ totalement libre au Hezbollah au sud du Litani, c'est-à-dire à lui permettre de reconstruire et consolider son infrastructure militaire dans la zone de déploiement de la Finul sous prétexte de « résistance ».
La « résistance » : un slogan, un projet, au sujet duquel il est également impératif pour le directoire du Hezbollah de lever une grande équivoque. S'il s'agit réellement, et uniquement, de faire face aux visées et aux agressions israéliennes, la résistance concerne alors tous les Libanais, sans exception. Et elle devrait, auquel cas, être organisée suivant le modèle suisse, dans le cadre d'une stratégie définie, au terme d'un vaste débat national, sur une base consensuelle, sous la houlette de l'État. Or c'est précisément ce à quoi s'oppose le commandement du Hezbollah qui s'obstine à monopoliser, purement et simplement, la « résistance », voire rejette tout débat sur ce plan et diabolise tous ceux qui ne font que soulever le problème.
En s'attachant de la sorte à ce monopole, le directoire du Hezbollah notifie indirectement toutes les autres composantes libanaises qu'elles ne sont nullement concernées par la défense du pays (auquel cas, pourquoi devraient-elles donc soutenir la « résistance » ?) Cela implique en toute logique que la fonction finale de l'arsenal militaire en question est non pas tant de combattre Israël que d'être au service de la stratégie géopolitique régionale du régime iranien. Il s'agit là d'une évidence, d'une lapalissade. Mais face à la diabolisation continue, au chantage milicien et au terrorisme moral et intellectuel pratiqués tous azimuts par les pôles dirigeants du Hezbollah, il est parfois utile de remettre les pendules à l'heure et de poser les problèmes cartes sur table, en toute transparence, sans détours.
Cela pourrait paraître naïf ou le reflet d'un angélisme primaire pour le commandement du Hezbollah : mais s'il veut éviter d'être un jour la cible d'un foudroyant effet boomerang, il devrait cesser de considérer que le pays est la propriété privée d'une seule faction, fut-elle armée.

