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Assauts anschlussiens

Hanoi ou Hong Kong... Cette formule lapidaire lancée par Walid Joumblatt avant la révolution du Cèdre pour résumer en (très) peu de mots le véritable enjeu des deux projets de société qui s'affrontent sur la scène locale est aujourd'hui plus que jamais d'actualité. Car le discours public et le positionnement des deux camps du 14 et du 8 Mars apportent quotidiennement de nouveaux indices révélateurs des deux visions du Liban dont l'antagonisme maintient les institutions étatiques dans une situation de quasi-paralysie politique. À l'attachement sans cesse répété du 14 Mars au projet de paix - non seulement au Liban, mais aussi dans la région - s'opposent en effet les desseins belliqueux du Hezbollah qui ne rate aucune occasion pour tenter d'entraîner les Libanais sur la voie de l'édification d'une société guerrière sans horizons.
Ce clivage a été particulièrement mis en relief il y a un peu plus de deux semaines lorsque le Premier ministre Saad Hariri a pris la parole, le 26 mai dernier, devant le Conseil de sécurité de l'ONU. Alors qu'il soulignait une fois de plus la nécessité de réactiver l'initiative arabe de paix lancée lors du sommet de Beyrouth en 2002, le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, tenait le même jour à Beyrouth un discours enflammé, menaçant de bombarder le littoral israélien et d'imposer un blocus maritime à Israël en cas de nouveau conflit armé. En clair, le leader du parti chiite définissait ainsi d'une manière unilatérale l'un des aspects de la stratégie de défense qu'il convient d'adopter face à Israël.
C'est ce fâcheux pli que le Hezbollah a pris de vouloir imposer manu militari ses vues au sujet des meilleurs moyens de faire face à Israël qui est au centre du débat de la conférence de dialogue qui reprend ses travaux jeudi. Mais d'ores et déjà, le chef du bloc parlementaire du Hezbollah, Mohammad Raad, a annoncé la couleur en soulignant que les participants au dialogue doivent débattre, non pas de la stratégie de défense, comme il était convenu depuis longtemps, mais de la manière « de concilier le potentiel de la résistance (entendre du Hezbollah) avec la politique de défense de l'État ». Une façon à peine voilée de détourner, encore une fois manu militari, la conférence de dialogue de son véritable objectif qui était de trouver une issue - dans le cadre de la légalité (et non pas en court-circuitant les institutions étatiques) - à la dualité posée par la présence de deux entités militaires dans le pays : une armée régulière et l'appareil paraétatique du Hezbollah.
La nouvelle séance de dialogue prévue pour le 17 ne s'annonce donc pas sous de très beaux jours. Car loin de se contenter de vouloir imposer leurs vues au sujet de la défense du Liban, les pôles du 8 Mars se livrent dans le même temps à une sorte de terrorisme intellectuel en affirmant qu'il est « interdit » désormais de parler ou de débattre des armes du Hezbollah. Une telle manœuvre d'intimidation est irrecevable à un double titre : d'abord, le parti chiite et son arsenal militaire constituent (et il s'agit-là d'une lapalissade) l'une des principales pièces maîtresses de la stratégie géopolitique de Téhéran dans la région, et de ce fait, l'usage que le Hezbollah ferait, ou ne ferait pas, de ses capacités de défense est totalement tributaire du bon vouloir et de la raison d'État du régime iranien (en conformité, d'ailleurs, avec l'allégeance absolue que le Hezbollah a fait, dès sa fondation au milieu des années 80, envers le guide suprême, le waliy el-faqih, de la République islamique iranienne) ; ensuite, s'il existe UN dossier, au plan national, qui doit impérativement faire l'objet d'un débat approfondi et d'un large consensus interne (celui-là même réclamé à cor et à cri par le Hezbollah), c'est précisément celui de la décision de guerre et de paix, et donc celui de l'arsenal militaire du parti chiite.
Diaboliser quiconque entreprend de débattre de ce dossier revient donc à (mal) cacher des velléités de stimuler, encore et toujours, et de développer davantage l'ancrage du pays à l'axe Téhéran-Damas, ce qui reviendrait à modifier profondément les coutumes, la physionomie socio-politique et le rôle du Liban. Les indices de ces velléités « anschlussiennes » se multiplient et se font de plus en plus fréquents. Comment expliquer autrement les campagnes menées par certains pôles du 8 Mars contre le président Michel Sleiman après sa décision de relancer les travaux de la conférence de dialogue, ainsi qu'au lendemain de sa visite aux États-Unis, et lorsqu'il a refusé d'avaliser la mention de la complémentarité entre « l'armée, le peuple et la résistance » dans le procès-verbal de l'une des récentes réunions du comité de dialogue ? Ces campagnes n'avaient-elles pas pour but d'obliger le président à rentrer dans les rangs et, à cette fin, de couper court à toute tentative du chef de l'État de faire preuve d'une autonomie, ne fut-ce que relative, et de jouer son rôle de président consensuel ? Comment expliquer aussi les assauts répétés de l'axe Téhéran-Damas visant à contraindre le Premier ministre Saad Hariri à prendre ses distances à l'égard de ses alliés, même les plus proches, qui refusent de mettre une sourdine au débat sur les armes du Hezbollah et sur les rapports avec Damas ? Les tentatives soutenues de déstabiliser, par tous les moyens disponibles, l'édifice gouvernemental et d'empêcher le cabinet d'entamer son entreprise de redressement n'ont-elles pas pour but de rogner les ailes au pouvoir central, dans ses différentes composantes, et de l'amener à accepter le fait accompli en s'alignant totalement, et inconditionnellement, sur les deux parrains régionaux ? Comment expliquer autrement, à titre d'exemple, le tollé du 8 Mars contre l'abstention du Liban au Conseil de sécurité lors du vote sur les sanctions contre l'Iran alors même que le délégué iranien à l'ONU a remercié l'ambassadeur Nawwaf Salam pour son attitude et que la Turquie a, elle aussi, approuvé la position du Liban ?
Il ne s'agit là que de quelques indices des assauts « anschlussiens » répétés contre le pouvoir central et contre les pôles et factions qui refusent de rentrer dans les rangs. Vision manichéenne de la situation libanaise ? Peut-être, mais en tout cas vision réaliste ... Car pour l'heure, rien n'indique encore que Téhéran a mis un bémol à ses ambitions régionales démesurées et que le régime syrien a évolué quelque peu dans sa façon de concevoir sa relation politique avec le Liban. Preuve en est les réserves formulées le week-end écoulé par le ministre Jean Oghassabian au sujet des propositions syriennes portant sur la coopération politico-sécuritaire avec le Liban, en termes de politique étrangère et de défense.
Le Premier ministre - et nombre de Libanais avec lui - a avalé pas mal de couleuvres pour parier sur l'établissement de relations saines, équilibrées et d'égal à égal entre la Syrie et le Liban. Mais l'important est que la volonté politique existe réellement à cet égard sur les bords du Barada.
Le président Michel Sleiman se rend aujourd'hui même à Damas. Aurait-il les moyens de convaincre son homologue syrien de la nécessité de bâtir, enfin, avec le pays du Cèdre une relation fondée sur une confiance mutuelle et des intérêts bien compris, plutôt que sur un équilibre de forces et la mentalité d'un autre siècle ? Rien n'est moins sûr...
Hanoi ou Hong Kong... Cette formule lapidaire lancée par Walid Joumblatt avant la révolution du Cèdre pour résumer en (très) peu de mots le véritable enjeu des deux projets de société qui s'affrontent sur la scène locale est aujourd'hui plus que jamais d'actualité. Car le discours public et le positionnement des deux camps du 14 et du 8 Mars apportent quotidiennement de nouveaux indices révélateurs des deux visions du Liban dont l'antagonisme maintient les institutions étatiques dans une situation de quasi-paralysie politique. À l'attachement sans cesse répété du 14 Mars au projet de paix - non seulement au Liban, mais aussi dans la région - s'opposent en effet les desseins belliqueux du Hezbollah qui ne rate...
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