La grande et traditionnelle question qui se pose à cet égard est de savoir si la perception que les dirigeants syriens se font des rapports avec le Liban a réellement évolué ou non. La question est d'autant plus grave que pour y apporter des éléments de réponse, il est nécessaire de remonter, au moins, à la seconde moitié du siècle dernier. C'est dire à quel point le problème des relations tourmentées entre le Liban et la Syrie est endémique. Il est beaucoup plus profond que certaines parties veulent bien le croire. Il dépasse assurément le cas spécifique du régime syrien actuel, les circonstances du séisme politico-sécuritaire du printemps 2005, les fondements de la révolution du Cèdre, la ligne de conduite du 14 Mars, ou même les erreurs grossières et les égarements qui ont caractérisé trente ans d'occupation syrienne.
Pour illustrer ce caractère endémique de la mésentente libano-syrienne, un survol rapide des archives de la presse locale des années 30, 40 et 50 du siècle écoulé paraît incontournable. Quelques petits extraits suffisent sur ce plan tant ils sont significatifs. Michel Chiha soulignait ainsi le 10 février 1954 dans les colonnes du quotidien Le Jour que « la Syrie nous croit un pays sans passé et sans avenir, pendant que nous lui opposons tranquillement soixante siècles d'histoire ». Et le 23 novembre 1954, il écrivait, toujours dans Le Jour : « La Syrie officielle, qui le sait, fait ce qu'elle peut pour nous enchaîner à elle. C'est une vue assez courte ; car le meilleur allié de la Syrie, en face de mille dangers, c'est un Liban indépendant et prospère. »
Georges Naccache, de son côté, écrivait le 28 avril 1937 dans L'Orient, au sujet des négociations libano-syriennes portant sur le contentieux économique et douanier entre les deux pays : « La presse nationaliste de Damas vient de déclencher contre le Clergé libanais une campagne d'une violence singulière. L'Archevêque de Beyrouth, en particulier, paraît en prendre - (révérence parler ...) - pour son grade - Sale Juif ! Sale Rabbin ! (...). Est-ce ainsi, en vérité, que l'on entend préparer les voies de la politique d'entente et de coopération ? »
Ces quelques lignes puisées dans la presse en remontant le temps sont suffisamment explicites pour situer le contentieux dans son contexte véritable. Le problème qui se pose depuis plusieurs décennies réside essentiellement dans la vision « anschlussienne » que les dirigeants syriens - tous les dirigeants syriens - ont toujours eu du Liban. Le président Fouad Siniora a parfaitement résumé la situation à ce sujet, lorsqu'il était à la tête du gouvernement, en déclarant à maintes reprises que « le pouvoir syrien doit s'habituer à l'idée que le Liban est un pays indépendant ». La récente interview du président Bachar el-Assad accordée le 24 mars dernier à la chaîne al-Manar illustre elle aussi clairement le fond du problème. Le chef de l'État syrien a en effet adopté une attitude hautaine, un ton paternaliste - dans un sens moralisateur - à l'égard de nombre de responsables libanais. Il a fait preuve de condescendance vis-à-vis de certains leaders et chefs de file. Méconnaissant totalement ce que pourrait être une autocritique, il a rejeté sur les seules factions libanaises la responsabilité de la grave détérioration dans les rapports entre les deux pays au cours des cinq dernières années.
Cette attitude paternaliste s'inscrit dans le prolongement d'une longue période de relations fondées sur la seule logique des méthodes scabreuses des renseignements, d'un rapport de forces politico-sécuritaires reflétant cette vision « anschlussienne » d'un autre âge. Une telle approche sied peut-être au complexe bras de fer géopolitique dont le Moyen-Orient est présentement le théâtre. Elle aurait pu être ainsi compréhensible, à la limite, si elle était exclusivement motivée par une conjoncture régionale en tous points explosive. Mais lorsque l'on constate qu'elle remonte même à la période antécédente à la création de l'État d'Israël - comme l'attestent les éditoriaux de Georges Naccache dans les années 30 du XXe siècle - on ne peut qu'en déduire que le problème a des racines historiques et revêt peut-être aussi un aspect culturel, reflet d'un profond clivage au niveau des valeurs qui dictent le comportement socio-politique dans chacun des deux pays. Les traditions et la culture politiques ne sont manifestement pas les mêmes de part et d'autre de la frontière. Sauf qu'en cette fin de la première décennie du XXIe siècle, il est inconcevable que l'approche dans les relations entre États demeure similaire à celle qui était en vigueur il y a 70 ou 80 ans ...
En prenant la décision courageuse - et responsable - de s'engager sur la voie périlleuse d'une normalisation avec le régime syrien, le Premier ministre Saad Hariri a opté pour un pari difficile, et coûteux. Car une politique d'ouverture finit par provoquer un effet boomerang si elle se fait à sens unique. Le chef du gouvernement a choisi - et il a dû, pour ce faire, avaler plusieurs couleuvres - de tenter d'édifier avec la Syrie des relations d'État à État, « d'égal à égal » (une expression que répugnent - fait significatif - les dirigeants syriens). Il a choisi de chercher à édifier avec le régime de Damas des rapports fondés sur la transparence, l'équilibre, le respect de la souveraineté et des spécificités de chacun des deux pays, sur les intérêts communs bien compris. Le président Assad le suivra-t-il sur cette voie, fera-t-il des pas, ne fût-ce que de petits pas, dans sa direction ? Manifestera-t-il une réelle volonté de dépasser, enfin, l'approche hégémonique qui caractérisait la vision que Damas se faisait des rapports avec le Liban tout au long du siècle dernier pour édifier avec son voisin des relations d'égal à égal, fondées réellement sur le respect mutuel des intérêts et des spécificités de l'autre ?
Au stade actuel, aucun indice palpable ne permet encore d'espérer que le régime syrien est disposé à modifier sérieusement son comportement en faisant en sorte que la détente et la politique d'ouverture se fassent dans les deux sens et non pas à sens unique. À cet égard, la récente interview du président Assad à al-Manar n'a envoyé aucun message positif quant à une évolution constructive dans la perception des relations avec le Liban. Bien au contraire, ses propos ont reflété une claire volonté de manipulation de la donne politique au Liban ... Le chef de l'État syrien s'est en effet accordé la liberté de « classer » les responsables et leaders politiques libanais en deux catégories : les « bons », ceux qui ne se sont jamais alliés à l'étranger contre la Syrie ; et les « mauvais », ceux qui ont dévié du droit chemin en s'alliant à l'étranger contre la Syrie. L'argumentation aurait pu être compréhensible si l'on se plaçait du point de vue de la Raison d'État syrienne. Mais elle ne tient plus la route dès lors que le président Assad classe dans la première catégorie le général Michel Aoun qui a été le seul leader libanais à se rendre à Washington pour témoigner contre le régime syrien au Congrès américain et pour plaider solennellement et ouvertement devant les congressmen en faveur du Syria Accountability Act. Partant de là, on est en droit de s'interroger sur les véritables critères en base desquels le pouvoir de Damas fonde encore, en dépit de tout, sa perception des relations avec le pays du Cèdre. Car ce n'est pas en restant attachés aux rancunes viscérales du passé, et surtout à une vision d'un autre âge, que l'on pourra tourner la page et envisager le futur. Et dans ce cadre, il faut être deux pour construire, réellement, l'avenir. D'égal à égal ...

