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Tour de Babel

Nul ne se fait beaucoup d'illusions. Les retrouvailles aujourd'hui des 19 leaders et chefs de file sous l'égide du président de la République en vue de relancer la conférence de dialogue national ne constituent que le coup d'envoi d'un dialogue de sourds, le palais de Baabda se transformant pour l'occasion en une sorte de tour de Babel bipolaire. Car les deux camps en présence ne parlent visiblement pas le même langage. Le Hezbollah estime sans détours que le sort de son arsenal militaire ne saurait faire l'objet d'une quelconque discussion et que le débat entre les 19 ne peut porter que sur les modalités de la coexistence entre Yarzé et le bras armé du Hezbollah. Une vision diamétralement opposée, et quasiment inconciliable, avec celle du 14 Mars pour qui l'arsenal du parti chiite doit être placé sous la coupe des forces légales, la décision de guerre et de paix devant être en outre, dans ce cadre, du seul ressort du gouvernement central.
De retour d'Arabie saoudite au terme d'une visite officielle, le président Michel Sleiman a remis sur le tapis une sorte de compromis « à la libanaise » : le rôle de la « résistance » ne commencerait qu'« après » l'occupation et au cas où l'armée aurait failli à sa mission de défense et demanderait, de ce fait, le soutien du Hezbollah. Ce qui revient à dire, en clair, que l'appareil militaire du parti chiite resterait en l'état actuel et conserverait donc son entière autonomie, échappant totalement au contrôle de toute autorité étatique. La politique du fait accompli syro-iranien serait par conséquent perpétuée et le pays n'en finirait pas d'être pris, comme il l'est présentement, dans un double piège : au plan interne, le poids de l'arsenal du Hezbollah et la menace milicienne permanente qu'il fait peser continueraient à fausser totalement le jeu politique local et à constituer un grave facteur de profond déséquilibre sur l'échiquier libanais ; et, plus grave encore, au plan externe, le Liban resterait otage des considérations et des ambitions géopolitiques de la République islamique d'Iran.
Est-il besoin de rappeler, une fois de plus, que du fait de sa structure, son idéologie, sa doctrine politico-religieuse, ses liens financiers, logistiques, militaires, socioculturels, en sus des renseignements, le Hezbollah représente une tête de pont iranienne sur la Méditerranée, à la frontière nord d'Israël, et donc une pièce maîtresse de la stratégie de Téhéran dans la région ? Et à ce titre, le parti chiite n'est pas lui-même maître de ses décisions pour ce qui a trait aux grandes options géopolitiques, dont notamment la décision de guerre et de paix, comme il ressort clairement de sa littérature politique. Évoquer, de ce fait, une coexistence, un partage de rôle, entre l'armée et le Hezbollah reviendrait à se doter de dangereuses ornières pour occulter les réalités sur le terrain.
Mais le clivage portant sur ce qu'il est convenu d'appeler la stratégie de défense dépasse largement le cadre des dissensions sur le sort des armes illégales. Derrière ce débat se dessine en filigrane un bras de fer entre deux projets de société, deux visions du rôle et de la mission du pays du Cèdre dans cette région. Comme le soulignait fort à propos le ministre de la Justice Ibrahim Najjar, dimanche soir à la MTV, nous nous trouvons face à une sorte de « terrorisme intellectuel », pour reprendre ses propres termes, visant à imposer un discours politique unique, une pensée unique, aux Libanais. En termes plus clairs, un projet politique véhiculant des valeurs socioculturelles bien précises. D'où les velléités du Hezbollah de vouloir inclure à l'ordre du jour de la conférence de dialogue l'élaboration et les modalités de mise sur pied d'une « économie de résistance », d'une « culture de résistance », d'une « structure sociale de résistance ». En un mot, d'une « société guerrière ». Avec, au finish, la modification du visage du Liban.
Il faut se rendre à l'évidence. Plus qu'une guerre géopolitique, c'est une offensive idéologique et culturelle de longue haleine qui vise depuis quelque temps le Liban, d'une manière pernicieuse, indirecte, à peine camouflée. Une offensive qui ne veut pas dire son nom. La récente supercherie de Jdeidé qui a permis d'organiser au Collège de La Sagesse une cérémonie en hommage à Imad Moghniyé, les affaires Gad el-Maleh et Anne Frank, la déclaration du député Nawwaf Moussaoui sur les détenteurs de passeports étrangers et européens, et la diabolisation systématique de tout débat sur les armes du Hezbollah n'en sont que quelques-unes des manifestations les plus visibles.
Les longues années de la guerre libanaise ont apporté la preuve que toute relation politique fondée sur la seule logique d'un rapport de forces militaires, sur la volonté d'imposer aux autres son diktat, sur l'action peu avouable de services de renseignements, ou sur une tentation hégémonique, est inéluctablement vouée à l'échec, et finit par provoquer, tôt ou tard, un effet boomerang. Les exemples sur ce plan sont également nombreux dans l'histoire contemporaine du monde, bien au-delà du cadre étroit libanais. Par contre, une relation politique basée sur des intérêts communs et équilibrés bien compris, sur l'établissement de mesures de confiance réciproques et sur le respect des spécificités de chaque partie débouche progressivement sur la construction d'un avenir serein et pérenne. Le long processus enclenché entre la France et l'Allemagne au lendemain de la Seconde Guerre mondiale est à cet égard particulièrement riche en leçons. Le parallèle entre ces deux modèles de ligne de conduite politique devrait inciter à la réflexion plus d'une faction locale. Et régionale.

Nul ne se fait beaucoup d'illusions. Les retrouvailles aujourd'hui des 19 leaders et chefs de file sous l'égide du président de la République en vue de relancer la conférence de dialogue national ne constituent que le coup d'envoi d'un dialogue de sourds, le palais de Baabda se transformant pour l'occasion en une sorte de tour de Babel bipolaire. Car les deux camps en présence ne parlent visiblement pas le même langage. Le Hezbollah estime sans détours que le sort de son arsenal militaire ne saurait faire l'objet d'une quelconque discussion et que le débat entre les 19 ne peut porter que sur les modalités de la coexistence entre Yarzé et le bras armé du Hezbollah. Une vision diamétralement opposée, et quasiment inconciliable, avec celle du 14 Mars...
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