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L’élan fondateur

En période de crise existentielle, il est vital de ne pas mélanger les plans, d'avoir clairement à l'esprit contre qui et pourquoi on se bat. Et donc de ne pas se tromper d'adversaire. Il s'agit là d'une règle générale qui peut s'appliquer à toute faction politique, en toute circonstance. Et si elle n'est pas prise en considération, des combats justes et nobles risquent d'être perdus par manque de discernement. Dans le cas spécifique du Liban, un tel égarement se manifeste souvent en diverses circonstances. À titre d'exemple, et à l'occasion de la commémoration de l'assassinat de Rafic Hariri et de ses compagnons, force est de relever que dans le brouhaha des manœuvres politiciennes, de la désinformation, et de la contre-offensive acharnée menée par les forces hostiles au courant indépendantiste, nombre de Libanais en viennent à oublier la dimension nationale et la portée véritable du mouvement du 14 Mars.
Un rappel historique succinct s'impose à cet égard. Pour bien cibler son jugement, il serait utile de relever d'abord que l'indépendance de 1943 a été le fruit d'un pacte de coexistence conclu entre leaders. Mais pendant des décennies, ce pacte ne s'est pas traduit par une réalité sur le terrain, par une réelle volonté populaire de faire fructifier et de développer le « vivre en commun ». Lors de l'intifada de l'indépendance de 2005, par contre, c'est le chemin inverse qui s'est produit. La dynamique de coexistence a été surtout perceptible au niveau de la base populaire, laquelle a peut-être même devancé dans son élan les leaders. En effet, pour la première fois dans l'histoire contemporaine du Liban, les masses (et la société civile) chrétiennes, sunnites, et druzes, ainsi qu'une minorité d'intellectuels chiites, de différents horizons et de toutes les régions, se sont retrouvées dans la rue, manifestant ensemble sur base d'un même discours politique, scandant les mêmes slogans nationaux, défendant les mêmes objectifs politiques stratégiques, et partageant même des valeurs communes fondamentales, notamment la défense des libertés publiques et individuelles, la volonté de recouvrer une indépendance et une souveraineté perdues, parallèlement à la volonté de paix et l'attachement à une culture de vie, en opposition à la culture de mort, représentée par une partie du camp adverse.
Pour certains, ce premier élan du printemps 2005 était fragile, instable, voire éphémère. Mais il s'est montré en définitive plus profondément ancré que prévu dans la réalité populaire, comme l'a illustré la série de victoires électorales, tant au niveau des législatives que de celui des élections syndicales et universitaires, enregistrées, toutes, sous la bannière du 14 Mars. Ces différents succès ont été réalisés depuis cinq ans sur base des mêmes objectifs, du même discours politique, du partage et de la défense des mêmes valeurs fondamentales qu'en 2005. Une telle réalité « 14 marsiste » s'est donc avérée être plus solide au niveau de la base populaire qu'au niveau de certains leaders et chefs de file, ce qui reflète ainsi un processus inverse à celui de 1943. C'est que l'élan qui a sous-tendu la révolution du Cèdre était en réalité non pas (seulement) le fruit d'une réaction impulsive à l'attentat du 14 février 2005, mais plutôt l'aboutissement d'une longue et lente maturation, d'une convergence progressive intercommunautaire dont les premiers balbutiements auront été le séminaire de dialogue tenu en 2001 à Baakline, dans la plus grande discrétion (tutelle syrienne oblige...), par les jeunes du PSP, du Courant du futur, d'une certaine gauche, des Forces libanaises, des Kataëb, du PNL, en sus d'un nombre d'indépendants. Ce qui deviendra beaucoup plus tard, précisément, le 14 Mars.
D'une certaine manière, cette révolution du Cèdre est une concrétisation, dans la réalité populaire, de l'idée du Liban-message évoquée par Jean-Paul II, ou du Liban humaniste, libéral, pluraliste, ouvert sur le monde, soucieux des libertés publiques, prôné par Michel Chiha. En ce sens, l'intifada de l'indépendance de 2005 a représenté un phénomène fondateur sur lequel il est inadmissible de ne pas capitaliser, si l'on désire réellement édifier ce « Liban libaniste » qui constitue la raison d'être et la spécificité de l'entité libanaise.
Si l'on se place dans cette perspective historique, les repositionnements mus par des réflexes de repli communautaire, les bouderies déplacées dans le contexte présent (comme on en a eu droit lors des législatives du 7 juin), ou carrément les retournements de veste dus aux ambitions démesurées et à la mégalomanie galopante de certains politiciens, constituent autant de coups de Jarnac portés à cet élan populaire véritablement fondateur apparu en 2005.
C'est ce même élan fondateur qu'il est nécessaire aujourd'hui de préserver et d'entretenir, indépendamment des calculs politiciens et communautaires ou des ego des uns et des autres, car le 14 Mars ne constitue nullement dans cette optique une simple coalition conjoncturelle de leaders ou de factions politiques. Et à ce propos, il serait désastreux de confondre les plans : les critiques et les réserves que l'on pourrait avoir au sujet de la prestation de tel leader, responsable ou parti ne devraient en aucune façon servir de prétexte pour occulter la dimension nationale du mouvement du 14 Mars. Dans ce cadre, l'attitude du « Amid » du Bloc national Carlos Eddé est on ne peut plus noble, cohérente et responsable du fait qu'elle établit un net discernement entre l'attitude critique à l'égard de certains aspects du 14 Mars politicien et la portée historique de la révolution du Cèdre. Sans compter que sur le strict plan de l'opportunité politique, le combat entamé dans le sillage de l'intifada de l'indépendance n'est nullement achevé et devrait être complété sous l'impulsion de la mobilisation populaire. Car pour l'heure, le régime syrien n'a pas encore apporté la preuve concrète (en dehors des beaux discours) qu'il a réellement modifié son comportement à l'égard du Liban. Et dans le même temps, l'arsenal militaire du Hezbollah continue plus que jamais de fausser profondément le jeu politique interne, le parti chiite s'en tenant toujours, en outre, à son projet politique transnational, ancré sur les desseins géopolitiques de Téhéran, ce qui réduit le Liban à un simple terrain d'affrontements et de règlements de comptes entre puissances régionales, entraînant ainsi les Libanais (contre leur gré) dans des guerres successives sans objectifs et sans horizons.
C'est dans cette double optique historique et d'opportunité politique qu'il serait quelque peu criminel de stopper ou de torpiller l'élan fondateur « 14 marsiste ». Il y va, dans une certaine mesure, de la vocation du « Liban-message », du Liban de Michel Chiha, en dehors duquel rien ne distinguerait plus le pays du Cèdre des autres entités arabes de la région. Et face à un tel enjeu, les ego personnels et les considérations réductrices, communautaires et politiciennes paraissent dérisoires et, surtout, à contre-courant de l'histoire.
En période de crise existentielle, il est vital de ne pas mélanger les plans, d'avoir clairement à l'esprit contre qui et pourquoi on se bat. Et donc de ne pas se tromper d'adversaire. Il s'agit là d'une règle générale qui peut s'appliquer à toute faction politique, en toute circonstance. Et si elle n'est pas prise en considération, des combats justes et nobles risquent d'être perdus par manque de discernement. Dans le cas spécifique du Liban, un tel égarement se manifeste souvent en diverses circonstances. À titre d'exemple, et à l'occasion de la commémoration de l'assassinat de Rafic Hariri et de ses compagnons, force est de relever que dans le brouhaha des manœuvres politiciennes, de la désinformation, et de la...
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