À cet égard, le député Ahmad Fatfat vient de donner une formidable leçon de courage, de lucidité et de rationalisme politiques à ceux qui prétendent vouloir partir en guerre contre le confessionnalisme politique mais qui s'abstiennent dans le même temps d'admettre qu'ils ont bâti, et qu'ils continuent toujours d'entretenir, toute leur carrière politique, tout leur clientélisme sectaire - pour ne pas dire tous leurs acquis matériels - sur le confessionnalisme politique.
Ahmad Fatfat a ainsi déclaré sans ambages, dans une récente interview, qu'il serait peut-être erroné de considérer comme un principe établi que le confessionnalisme politique est une tare, soulignant que ce confessionnalisme est, au contraire, une grâce pour le Liban dans la mesure où il a protégé le pays du Cèdre, à travers sa longue histoire tourmentée, de toutes les tentatives hégémoniques, tant internes qu'extérieures. Et Ahmad Fatfat d'ajouter que ce qu'il faudrait abolir est non pas le confessionnalisme politique en tant que tel, mais plutôt le mauvais usage qui en est fait, précisant que les communautés devraient présenter à l'État « ce qu'elles ont de meilleur »... En d'autres termes, fournir au pouvoir et à l'administration publique les responsables officiels, les commis de l'État, les cadres et les fonctionnaires les plus compétents, les plus intègres, les plus honnêtes intellectuellement, qu'elles comptent dans leurs rangs. L'ancien ministre Michel Eddé abonde d'ailleurs dans le même sens et affirme sans détour que le confessionnalisme politique, perçu comme la participation équitable des différentes communautés à l'exercice du pouvoir, est le seul système politique possible dans un pays pluraliste tel que le Liban. Comment ne pas rappeler à ce propos l'historique testament politique, fondamental, de Mohammad Mehdi Chamseddine qui a exhorté les chiites - dans son dernier ouvrage (traduit en français) Wassaya (testament) - à ne plus jamais poser le problème du confessionnalisme politique car ce serait tirer un trait sur ce qui fait la raison d'être du Liban.
Force est de relever dans ce cadre que le système communautaire au Liban n'est nullement le fruit de la guerre. Il remonte à plusieurs siècles. Il suffit de prendre la peine de consulter un simple manuel d'histoire du Liban pour s'en rendre compte. Et si ce système a résisté à l'épreuve du temps, s'il a surmonté les bouleversements qui ont ébranlé le pays et la région au fil des siècles, c'est qu'il tire ses racines des réalités socioculturelles du tissu social libanais.
Pour se cantonner au contexte géopolitique actuel, ce serait faire preuve d'une inqualifiable, d'une inacceptable et profonde malhonnêteté intellectuelle que de ne pas soulever certaines questions de base avant d'aborder le dossier du confessionnalisme politique. Comment peut-on, en effet, ouvrir aujourd'hui ce dossier alors que la tension sunnito-chiite est à son paroxysme dans l'ensemble de la région et que les massacres à caractère sectaire entre sunnites et chiites, à coup d'attentats meurtriers et sanglants, ne se comptent plus dans nombre de pays ? Comment peut-on en toute honnêteté ouvrir ce dossier alors que le fondamentalisme sunnite style « el-Qaëda » s'avère plus combatif que jamais, et alors que le problème confessionnel existentiel (rejoignant le problème d'identité qui fait l'objet d'un vaste débat en France) se pose avec de plus en plus d'acuité dans les pays occidentaux (laïcs) les plus développés ?
Dans le cas spécifique du Liban, des questions fondamentales, pourtant élémentaires, et qui constituent des lapalissades, se doivent d'être posées, sans complaisance ni détours. Comment peut-on ainsi remettre sur le tapis la question du confessionnalisme politique alors qu'il existe dans le pays une formation politico-religieuse qui se pose en « parti de Dieu », qui fonde toute son idéologie, tout son projet politique, toute son action quotidienne, toute son infrastructure sociale, toute sa mobilisation populaire sur une foi religieuse bien précise ? Comment peut-on remettre sur le tapis le confessionnalisme sans faire preuve de malhonnêteté intellectuelle, lorsque ce même parti est armé plus puissamment que les forces régulières (comme l'a relevé il y a quelques jours l'émir Saoud el-Fayçal), lorsqu'il crie à la haute trahison si un responsable politique manifeste l'audace de contester son arsenal militaire, lorsqu'il décrète ex cathedra, d'une manière unilatérale, que le problème de ses armes doit être écarté du débat interne, et lorsqu'il a déjà apporté la preuve de l'usage interne qu'il n'hésite pas à faire de cet arsenal militaire, comme il nous l'a si bien démontré un funeste 7 mai 2008, aussi bien dans les quartiers sunnites de la capitale que dans certaines localités druzes de la montagne ?
Quand bien même le problème des armes serait réglé, de manière hypothétique, serait-il possible, le cas échéant, de préserver les spécificités socioculturelles qui font la raison d'être du Liban en dehors d'un système communautariste ? Est-il nécessaire de rappeler à cet égard que la quasi-totalité des partis et des formations politiques du pays sont fondés sur des réalités communautaires ancestrales, et que le comportement de la quasi-totalité des responsables politiques du pays est mû par un réflexe confessionnel - non seulement, convient-il de le répéter, depuis le début de la guerre, mais depuis les temps les plus reculés de l'histoire du Liban ? D'aucuns pourraient rétorquer, face à de telles évidences, qu'il faudrait au moins poser la première pierre et ouvrir le débat sur la manière d'engager le pays sur la longue et tortueuse voie menant à un contrat social, un système politique, aconfessionnel, fondé sur le projet d'État civil, accordant ses droits à l'individu, au citoyen, sans pour autant ôter aux communautés leurs garanties requises. Mais pour pouvoir ouvrir un tel débat et enclencher, le cas échéant, le processus en question, il faudrait d'abord, en toute priorité, éteindre (et non pas attiser) les feux du fanatisme confessionnel et sectaire un peu partout dans la région ; il faudrait d'abord assurer, dans le long terme, aux parties concernées un climat serein de discussion, loin de toute situation conflictuelle. Engager un tel débat nécessite au préalable d'établir et d'entretenir, sur une très (très) longue période, des relations de confiance - fondées sur l'intérêt commun - entre les composantes de la société, plutôt que d'attiser la haine, de proférer des menaces, d'adopter un comportement hégémonique, de tenter de régler des comptes sectaires remontant à très loin dans l'histoire, et, surtout, de rouvrir à la moindre occasion les plaies sanglantes du passé. Inverser les priorités dans le contexte local et régional présent ne peut s'expliquer que par une volonté de se livrer à de la gesticulation médiatique qui cache mal des manœuvres politiciennes, voire clientélistes, et en tout cas sectaires, profondément déplacées et très peu avouables.

