Une lecture attentive et minutieuse du document politique permet de mesurer toute la portée de cette position de principe et de relever qu'au-delà de la forme et de la phraséologie arabe, le projet politique de l'allié local de Téhéran n'a nullement évolué dans ses grandes lignes et dans ses fondements géostratégiques. L'on pourrait même déceler une certaine radicalisation par rapport au premier document fondateur de 1985, en ce sens que le Hezbollah se fixe désormais une mission mondialiste et universelle dans la lutte contre ce qu'il qualifie d'« arrogance américano-israélienne et occidentale », alors que dans les années 80 et 90, le rôle qu'il revendiquait était le combat contre l'occupation israélienne. « La résistance (comprendre le Hezbollah) a pu développer sa dimension politique et humaine, de sorte que de là où elle constituait une valeur nationale libanaise, elle est devenue aussi une valeur arabe et islamique, et aujourd'hui, elle représente une valeur internationale et humaine dont le modèle et les réalisations sont une source d'inspiration dans la littérature de tous ceux qui aspirent à la liberté et l'indépendance aux quatre coins du monde », affirme sans ambages le document.
Ce positionnement que se donne le Hezbollah à l'échelle planétaire suscite de graves points d'interrogation dans la mesure où il ressort du document politique que le parti pro-iranien ne perçoit la conjoncture régionale et internationale que sous l'angle d'une vaste confrontation continue et sans merci avec les États-Unis et le monde occidental, en général. Particulièrement significatif à ce propos est le passage définissant pratiquement les « conditions » posées par le Hezbollah pour une coopération avec les pays européens. Le document « invite » ainsi, sans scrupules, l'Union européenne à prendre ses distances vis-à-vis de Washington, à se montrer « autonome » et à se départir de sa politique atlantiste. Rien que ça... Tout un programme !
Au chapitre du conflit proche-oriental, le parti chiite réaffirme son rejet du principe même des négociations avec Israël et son refus de toute initiative de paix. Il souligne dans ce cadre que « l'option de la résistance est un besoin fondamental et un facteur objectif nécessaires pour consolider la position arabe et affaiblir l'ennemi », ce qui revient à prôner implicitement l'édification d'une société guerrière, non seulement au Liban, mais aussi dans le monde arabe, dans la perspective du grand combat contre « le despotisme et l'arrogance américano-israéliens, avec ses alliances et ses ramifications directes et indirectes ». Et le Hezbollah n'accorde un rôle central dans cette lutte qu'à Téhéran, affirmant que « susciter des contradictions avec la République islamique iranienne de la part de certaines parties arabes ne sert qu'Israël et les États-Unis ». Rejetant manifestement la responsabilité des tensions actuelles avec l'Iran sur les pays arabes, le document exhorte ces derniers à « faire preuve de coopération et d'esprit fraternel » à l'égard de Téhéran qui devrait être traité comme « un pôle stratégique et un modèle souverainiste et indépendantiste » dans la lutte de libération soutenant « le projet arabo-islamique ».
En clair, le Hezbollah se fixe comme objectif d'entraîner le pays, de manière (évidemment) unilatérale, dans une confrontation universelle et ouverte avec Washington et ses alliés occidentaux et arabes. Et pour clore la boucle dans ce cadre, le parti chiite met l'accent sur la pérennité de la résistance, c'est-à-dire de son appareil militaire. « Israël constitue une menace permanente pour le Liban », et par voie de conséquence, le rôle et la mission de la résistance constituent une « nécessité nationale permanente ». Partant du postulat que « l'État fort est inexistant », le Hezbollah souligne que la seule option possible dans un tel contexte est la coexistence et un partage de rôles entre « la résistance populaire » appelée à contribuer à la « défense du pays », et l'armée dont la mission est de « protéger le pays » et de « consolider la sécurité et la stabilité ».
La vision que se fait ainsi le Hezbollah de son rôle à l'échelle arabe et planétaire, ainsi que sa perception et son analyse des enjeux régionaux et internationaux de son projet politique - le tout fondé sur l'option « idéologique et religieuse » du wilayet el-fakih - laissent très peu de place à un dialogue interne et à un véritable partenariat national, pourtant réclamé à cor et à cri par le parti chiite lui-même. Pour appeler les choses par leur nom, le document politique rendu public lundi vient bel et bien confirmer dans son essence ce qui était déjà établi, à savoir que le positionnement politique du Hezbollah et sa ligne de conduite sur la scène locale dépassent largement le cadre libanais et restent totalement tributaires de la raison d'État de la République islamique iranienne.

