D'une certaine façon, le même problème se posait - mais dans un contexte géopolitique, évidemment, radicalement différent - lorsque les organisations palestiniennes armées s'étaient implantées à partir de 1968-1969 au Liban-Sud, ouvrant des permanences en pleine capitale, tissant un réseau militaire dans de larges portions du territoire, imposant leur mini-État dans l'État, insistant à « légaliser » leur présence armée, refusant même que quiconque en discute, diabolisant tous ceux qui s'aventuraient à soulever la question en réclamant le rétablissement de la souveraineté de l'État dans l'ensemble du pays.
L'histoire se répète donc. Aujourd'hui, c'est l'arsenal du Hezbollah, et non plus celui de l'OLP, qui est au centre du débat. Avec cependant une différence fondamentale, dont la portée nationale n'échappe à personne : dans le cas des organisations palestiniennes, le clivage interne était vertical. Il avait pris une tournure carrément islamo-chrétienne. Dans le cas présent, cette ligne de fracture confessionnelle a disparu puisque les chrétiens ne sont plus les seuls depuis la révolution du Cèdre - et même avant, avec les premières prises de position de Walid Joumblatt - à porter le flambeau souverainiste et à réclamer avec insistance l'élaboration d'une stratégie de défense intégrant le dispositif du parti chiite aux forces régulières légales.
Rien d'étonnant par voie de conséquence que les travaux du comité de rédaction de la déclaration ministérielle aient buté - comme ce fut le cas d'ailleurs avec le dernier cabinet Siniora - sur le dossier litigieux des armes de l'allié de Téhéran. Certes, un compromis « à la libanaise » (c'est-à-dire par essence boiteux) sera sans doute, en définitive, arraché de manière laborieuse, grâce à la phraséologie arabe qui sait se montrer nébuleuse quand il le faut. Mais le problème reste entier. Il sera renvoyé, sous le label de la stratégie de défense, au comité de dialogue. D'emblée, il n'est pas difficile de prévoir la tournure que prendra le débat. Et, surtout, le temps qu'il risque de prendre (si aucune nouvelle donne stratégique n'intervient pour l'interrompre ou le remettre en question). Il est fort à parier que le Hezbollah et ses alliés locaux tenteront de renvoyer les discussions sur ce plan aux calendes grecques, de noyer le poisson en prétextant que la conjoncture ne se prête pas encore à un débat sur la stratégie de défense et qu'il faudrait plutôt plancher d'abord sur les dossiers des réformes politiques ou même de la situation socio-économique. D'où le subit empressement de Nabih Berry à remettre sur le tapis avec insistance le dossier controversé et sensible de l'abolition du confessionnalisme. Cela explique que, prenant les devants et faisant preuve de clairvoyance, le 14 Mars ait mis l'accent, dans son dernier point de presse hebdomadaire, sur la nécessité de limiter exclusivement l'ordre du jour des réunions futures du comité de dialogue au seul dossier des armes du Hezbollah.
Le débat à cet égard promet d'être vif et passionné. Et pour cause : à l'instar du clivage qui divise le pays depuis la révolution du Cèdre - et nous l'avons rappelé à maintes reprises dans ces mêmes colonnes - il oppose en effet deux projets politiques aux antipodes l'un de l'autre, deux visions radicalement différentes du rôle que devrait assumer le Liban dans la région. Les divergences portent essentiellement sur le concept de la « Résistance ». Faut-il considérer la Résistance comme une entité morale à part entière, qui a une existence et une infrastructure propres à elle, autonomes et indépendantes de l'État, ou faut-il, au contraire, percevoir la Résistance comme le fruit d'une action dont la responsabilité revient, le cas échéant, à tout le pays et à toute la population ? En clair, la Résistance devrait-elle demeurer du ressort d'un seul et unique parti, le Hezbollah, ou devrait-elle être celle de tout le Liban ? L'on pourrait même pousser le raisonnement jusqu'au bout en soulignant que la Résistance en tant que telle n'a plus sa raison d'être puisque l'armée israélienne s'est retirée en 2000 et que le dossier des fermes de Chebaa pourrait être parfaitement réglé par la voie diplomatique. Une option qui est toutefois court-circuitée par la logique militaire du Hezbollah, par l'obstination de la Syrie à refuser le tracé des frontières dans cette région, et par la constante attitude obstructionniste d'Israël dans cette affaire.
Il reste que même si l'on admet la nécessité de l'existence d'une structure de résistance potentielle - au cas où ... - le grand débat porte sur la question de savoir pourquoi ce serait un crime de lèse-majesté de s'inspirer sur ce plan, à titre d'exemple, du modèle suisse. Pourquoi faudrait-il que la responsabilité d'une défense populaire du territoire - aux côtés de l'armée - soit limitée non pas seulement à une seule communauté, mais à un seul parti au sein de cette communauté. La question est d'autant plus légitime que ce parti est lié idéologiquement, structurellement, financièrement et militairement - on ne le répétera jamais suffisamment - à une puissance régionale dont les desseins et les ambitions hégémoniques n'échappent plus à personne. Il suffit de suivre les développements de la guerre en cours au Yémen dans laquelle est présentement impliquée l'armée saoudienne, confrontée aux rebelles « houthis », soutenus par l'Iran et encadrés - à en croire les autorités yéménites - par le Hezbollah.
S'obstiner, à la lumière de telles donnes, à conserver l'autonomie totale de l'infrastructure militaire de l'allié de Téhéran, et prétendre dans un tel contexte que tout débat sur ce dossier est actuellement « déplacé » et « inopportun », ne peut que susciter de graves interrogations. D'autant que ceux qui s'accrochent à leur propre conception de la résistance et qui s'opposent à ce que la décision de guerre et de paix soit du seul ressort de l'État sont ceux-là mêmes qui plaident à cor et à cri pour le partenariat dans l'exercice du pouvoir. Un partenariat qu'ils perçoivent toutefois, semble-t-il, à sens unique. La principale et la plus grave décision qui engage le sort de tout un peuple - la décision de guerre et de paix - ils estiment qu'ils sont en droit de la monopoliser. Mais le reste, leur partenaire national doit le partager avec eux. La preuve que ce qui leur importe en priorité, ce n'est nullement l'édification d'une patrie avec l'autre sur base de valeurs communes, mais plutôt leur projet politique transnational, ancré sur la raison d'État d'une puissance régionale aux visées manifestement expansionnistes.

