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Point d’inflexion

Une fois de plus, la coalition du 14 Mars se trouve aujourd'hui à un point d'inflexion, ce point qui marque, en mathématiques, un changement de trajectoire ou d'orientation d'une courbe donnée. L'entrée au Grand Sérail du chef du Courant du futur et de la majorité parlementaire, Saad Hariri, à la tête d'un gouvernement dont le tiers des membres relève du 8 Mars, introduit, à l'évidence, une nouvelle donne pour le 14 Mars. L'équilibre des forces est, certes, identique à celui du cabinet sortant, mais la présence de Fouad Siniora au Sérail laissait quand même à l'alliance souverainiste une marge de manœuvre beaucoup plus grande que celle dont elle bénéficiera désormais avec Saad Hariri.
La grande question que se posent déjà nombre d'observateurs et de responsables politiques est de déterminer l'impact réel que la désignation de M. Hariri à la présidence du Conseil aura sur l'action et la ligne de conduite du 14 Mars. Une réponse lucide à une telle interrogation impose de rappeler la nature du projet politique défendu par la coalition majoritaire depuis quatre ans. Cette vision porte essentiellement sur deux volets, l'un interne et le second à portée régionale. Au plan strictement local, il s'agit, en (très) résumé, de mettre enfin sur les rails les réformes structurelles socio-économiques convenues lors de la conférence de Paris III afin de stimuler l'essor de l'économie nationale.
Au niveau externe, le 14 Mars refuse que le Liban continue à être traité comme un simple champ de manœuvres et d'affrontements livré aux convoitises et aux appétits hégémoniques des forces régionales. En clair, cela implique un désengagement de l'aspect militaire et sécuritaire du conflit proche-oriental (donc un retour à l'accord d'armistice de 1949 prôné par Walid Joumblatt et l'application des résolutions 1559 et 1701, notamment, du Conseil de sécurité) de manière à permettre aux Libanais de retrouver leur équilibre politique interne, de s'atteler au chantier du développement et des réformes. En d'autres termes, il s'agit d'offrir aux Libanais l'opportunité de se retrouver entre eux, seuls, pour « construire ensemble la maison libanaise » - pour reprendre une expression chère au fondateur du Cénacle libanais d'avant-guerre, Michel Asmar - après que le Liban eut été depuis 1973 le seul et unique terrain d'affrontement avec Israël, alors qu'il était censé être un pays de soutien, et alors que les pays de confrontation ont soit signé la paix avec Tel-Aviv, ou cherchent un moyen d'engager des négociations avec l'État hébreu.
Poser donc le problème de l'impact que l'accession de Saad Hariri à la présidence du Conseil aura sur l'action du 14 Mars revient à déterminer dans quelle mesure les composantes du 8 Mars au sein du gouvernement s'emploieront à rogner les ailes au Premier ministre et à lui imposer des contraintes pour l'empêcher de progresser sur la voie de la réalisation des deux volets du projet politique du 14 Mars. Les indices et les données à cet égard parlent d'eux-mêmes. La présence, d'abord, à la tête du ministère sensible des Télécommunications d'un ministre connu pour être farouchement hostile à la politique économique de Hariri en dit long sur la menace qui plane sur le président du Conseil qui risque d'être combattu sur son propre terrain, celui du redressement économico-social et de l'application de Paris III. Quant au volet à portée régionale, l'imposant arsenal militaire de l'allié de Téhéran constitue - au stade actuel - un moyen de chantage efficace pour paralyser pratiquement le chef du gouvernement sur ce plan.
Dans un tel contexte litigieux, les impératifs auxquels devra se conformer Saad Hariri en tant que chef du gouvernement lui permettront-ils de tolérer que les forces de la majorité continuent de bénéficier d'une marge de manœuvre suffisante pour maintenir le cap stratégique fixé lors de la révolution du Cèdre, au printemps 2005, sans qu'il soit accusé de double jeu et sans que cela ne se répercute sur l'exercice de sa fonction ? Le jeu politique étant, par essence, la résultante d'un rapport de forces, il apparaît élémentaire que le chef du gouvernement a tout intérêt à se laisser dépasser sur sa droite par l'ensemble de la coalition du 14 Mars afin de contrer, le cas échéant, les manœuvres obstructionnistes du camp adverse. Et dans ce cadre, le secrétariat général du 14 Mars pourrait jouer un rôle déterminant pour soutenir dans la pratique le Premier ministre en maintenant, par une attitude ferme, un nécessaire équilibre dans le bras de fer qui oppose les deux projets, les deux visions, qui s'affrontent depuis plus de quatre ans. Dans le même temps, la société civile (dans sa dimension de réseau transcommunautaire), les journalistes, les intellectuels, voire les milieux universitaires, pourraient aussi assumer une dynamique d'entraînement, un rôle complémentaire, pour neutraliser l'effet inhibiteur de la realpolitik pratiquée au sommet de la pyramide.
Un tel scénario constitue, certes, l'antithèse de l'option - dont le 14 Mars se fait le porte-étendard - axée sur la réédification et la dynamisation des institutions étatiques et constitutionnelles. Ce scénario s'inscrit dans une logique conflictuelle persistante entre les deux camps antagonistes apparus sur la scène locale après l'intifada de l'indépendance de mars 2005. Et dans ce cadre, le débat télévisé houleux d'hier soir, sur les ondes de la MTV, entre l'ancien député Samir Frangié et le député du Hezbollah Nawwaf Moussaoui a illustré à quel point le parti chiite demeure encore très loin d'une logique de dialogue, de détente, d'acceptation de l'autre, et de toute distanciation critique. Un tel climat a pour effet de court-circuiter pratiquement la fonction du Conseil des ministres. Mais que reste-t-il d'une telle fonction lorsque les grands dossiers litigieux sont laissés à la discrétion d'une instance informelle et parallèle comme la conférence de dialogue ? Plus important encore : peut-on parler de fonctionnement normal des institutions, peut-on parler d'un jeu politique normal, à l'ombre d'un arsenal militaire paraétatique, et sous la pression d'un parti, aligné sur un axe stratégique régional, qui ne rate aucune occasion pour se livrer ouvertement à un obscur chantage milicien rappelant la funeste journée du 7 mai 2008 ?
Une fois de plus, la coalition du 14 Mars se trouve aujourd'hui à un point d'inflexion, ce point qui marque, en mathématiques, un changement de trajectoire ou d'orientation d'une courbe donnée. L'entrée au Grand Sérail du chef du Courant du futur et de la majorité parlementaire, Saad Hariri, à la tête d'un gouvernement dont le tiers des membres relève du 8 Mars, introduit, à l'évidence, une nouvelle donne pour le 14 Mars. L'équilibre des forces est, certes, identique à celui du cabinet sortant, mais la présence de Fouad Siniora au Sérail laissait quand même à l'alliance souverainiste une marge de manœuvre beaucoup plus grande que celle dont elle bénéficiera désormais avec Saad Hariri. La grande...
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